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La plupart des morts étaient abandonnés dans les rues. Il n’y a pas eu d’enterrements. Aucune cérémonie. Aucun rassemblement public pour pleurer les victimes des frappes incessantes de la Russie contre la ville portuaire devenue le symbole de la résistance farouche de l’Ukraine. C’était trop dangereux.

À défaut, les autorités ont chargé les corps dans un camion du mieux qu’elles ont pu et les ont enterrés dans d’étroites tranchées creusées dans la terre gelée de Marioupol. Ces fosses communes racontaient l’histoire d’une ville assiégée. Il y avait le bébé de 18 mois touché par un éclat d’obus, l’adolescent de 16 ans tué par une explosion alors qu’il jouait au football, la fillette d’à peine 6 ans transportée en urgence à l’hôpital dans son pyjama orné de licornes et maculé de sang. Il y avait la femme enveloppée dans un drap, les jambes soigneusement liées aux chevilles avec un morceau de tissu blanc. Tous furent jetés dans les tranchées. Il fallait faire vite pour se mettre à l’abri avant la prochaine série de bombardements.

Le monde n’aurait rien vu de tout cela, n’aurait quasiment rien vu de Marioupol au début du siège, sans le travail de Mstyslav Chernov et Evgeniy Maloletka, l’équipe de l’Associated Press qui a rejoint la ville dès le début de l’invasion et qui y est restée longtemps bien qu’elle soit devenue l’un des endroits les plus dangereux sur terre.

Pendant plus de quinze jours, ils ont été le seul média international présent dans la ville, les seuls journalistes en mesure de transmettre des vidéos et des photos au monde extérieur. Ils étaient là quand la petite fille au pyjama à licornes a été transportée à l’hôpital. Ils étaient là après le bombardement de la maternité et pendant les innombrables frappes aériennes qui ont ravagé la ville. Ils étaient là quand des hommes armés ont commencé à sillonner la ville pour traquer tous ceux qui pourraient prouver que la version de la Russie était fausse.

Leur travail a rendu le Kremlin furieux. L’ambassade de Russie à Londres a publié des photos de l’AP barrées du mot « FAKE » (mensonge) en rouge. Au Conseil de sécurité de l’ONU, un diplomate russe de haut rang a brandi des photos de la maternité, affirmant qu’elles étaient truquées.

L’équipe a finalement été incitée à quitter la ville. Un policier a expliqué pourquoi : « S’ils vous attrapent, ils vous mettront devant une caméra et vous feront dire que tout ce que vous avez filmé était un mensonge. Tout ce que vous avez fait à Marioupol et tous vos efforts auront été vains. » Partir a été un déchirement. Ils savaient qu’une fois partis, il n’y aurait pratiquement plus d’information indépendante depuis l’intérieur de la ville. Mais ils savaient qu’ils n’avaient pas le choix. Ils sont donc partis, discrètement, un jour où des milliers de civils fuyaient la ville, passant les barrages routiers russes les uns après les autres.

Leur travail et les personnes qu’ils ont rencontrées témoignent de l’agonie de Marioupol. Comme ce médecin qui a tenté de sauver la vie de la petite fille en pyjama. Alors qu’il luttait pour la réanimer, il a fixé l’objectif de l’AP. Rempli de rage, il a hurlé : « Montrez ça à Poutine ! Les yeux de cette enfant et les médecins en larmes. »