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Le 23 juillet 2007 fut marqué par le plus important massacre de primates en voie de disparition depuis plus de quarante ans. Les faits se déroulèrent dans le parc national des Virunga, à l’est de la République Démocratique du Congo. Le chef et mâle dominant du groupe, un gorille au dos argenté du nom de Senkekwe, fut abattu de cinq balles alors qu’il tentait de défendre sa famille en se frappant le poitrail. Trois femelles furent également abattues. L’une fut brûlée dans un excès gratuit de sadisme. La deuxième était la mère d’un petit de trois mois ; la dernière était en fin de grossesse. Le petit gorille fut retrouvé et, malgré le stress et la déshydratation, il a réussi à survivre en captivité. Il ne sera, en revanche, jamais en mesure de retourner à la vie sauvage. A l’époque, un certain flou entourait les motivations de cet acte, mais les enquêtes menées depuis ont permis d’établir un lien avec l’industrie illégale de production de charbon de bois, très active dans le parc national des Virunga. Cet acte de barbarie aurait été une manière pour la pègre du charbon de bois d’affirmer sa puissance et d’intimider les autorités de protection de la nature qui tentent d’enrayer ses activités dans le parc national des Virunga.

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Dans cette région de misère et de conflits latents, le charbon de bois est le principal combustible de cuisine. Il est utilisé par les résidents autochtones de la région mais aussi par les milliers de réfugiés de guerre qui y habitent. La production de charbon de bois représente l’un des secteurs d’activité les plus importants de l’économie de la région. Elle fut mise en place par des hommes d’affaires peu scrupuleux travaillant en étroite collaboration avec des factions armées rebelles, des dissidents de l’armée congolaise et quelques dirigeants corrompus de l’Institut Congolais pour la Conservation et la Nature (ICCN). En raison de la misère dans laquelle est plongée la région, survivre à tout prix est devenu la norme pour une majorité de la population, qui n’hésite plus à exploiter, de quelque manière que ce soit, le parc national pour s'assurer un revenu. Par conséquent, une connivence de masse s’est établie au sein de l’industrie illégale de production de charbon de bois, allant des hommes d’affaires de haut vol, responsables du secteur fortement lucratif des exportations vers le Rwanda, aux plus pauvres des réfugiés qui transportent le charbon de bois hors de la jungle contre une maigre pitance.

Le parc national des Virunga est le parc national le plus ancien du continent africain. Il abrite une espèce en voie de disparition (qui ne compte plus que 680 individus aujourd’hui) : le gorille de montagne. Dans cette région déchirée par la guerre, le parc des Virunga est également la seule source de bois de feuillus susceptibles de donner un charbon de bois de bonne qualité. Les producteurs de charbon de bois profitent de l’occupation rebelle pour mener leur commerce illégal en toute impunité, en coupant des arbres à échelle industrielle et en dévastant ainsi des pans entiers du parc. De ce fait, certains membres incorruptibles et courageusement résolus de l’ICCN sont entrés en conflit ouvert avec cette industrie.

La situation est d’autant plus compliquée que le parc des Virunga est occupé par deux grandes factions rebelles : d’une part, la CNDP du rebelle congolais, le général Laurent Nkunda, et, d’autre part, son ennemi juré, le FDLR Interhamwe, génocidaires Hutu qui résident dans les forêts des Virunga depuis leur expulsion après le génocide du Rwanda. Cinq autres milices, plus petites, sont présentes dans le parc. La mission des forestiers des Virunga, tentant désespérément de protéger quelque 280 gorilles de montagne congolais (soit un tiers des individus que compte cette espèce aujourd’hui), est donc de protéger l’environnement au beau milieu d’un champ de bataille.

Pour les forestiers, ce bras de fer politique et économique a pu être synonyme de menaces, de départ forcé, de torture ou encore d’assassinat. Au cours des dix dernières années, 110 forestiers ont été tués et bien d’autres encore blessés dans leur lutte héroïque pour protéger les gorilles des Virunga. Malgré leur maigre salaire (d’un montant moyen de 10 dollars par mois, dépendant uniquement des dons de deux ONG spécialisées dans la sauvegarde de l’environnement), ces forestiers prennent à cœur l’un des métiers les plus dangereux du monde : la protection de la faune et de la flore.

Depuis la Seconde guerre mondiale, aucun pays au monde n’a connu un taux de mortalité aussi élevé qu’en RDC : 5, 4 millions de morts liés à la guerre et à ses conséquences, telles que le déplacement, la maladie, la faim et la violence constante des milices. Aujourd’hui, le secteur des Virunga habité par les gorilles est occupé par les forces rebelles du général Laurent Nkunda, Tutsi congolais recherché par la Cour pénale internationale pour crimes de guerre. L’ICCN a été expulsé de ce secteur et n’y a désormais plus accès, sous peine de mort. Le général Nkunda a créé sa propre autorité de protection de l’environnement qui compte notamment dans ses rangs des forestiers novices et des gardiens incapables. Les gorilles encourent un véritable risque, leur survie étant menacée par les maladies humaines, facilement transmissibles à l'espèce animale. Aujourd’hui, les forestiers de l’ICCN luttent contre l’industrie illégale du charbon de bois en mettant en place des barrages routiers et en effectuant des patrouilles dans les territoires rebelles. Ces activités constituent une menace pour l’un des plus grands secteurs d’activité de la région et sont, par conséquent, extrêmement risquées. Les forestiers se déplacent par monts et par vaux, malgré les menaces de mort, la colère toujours plus noire du FDLR et les attaques sur leurs patrouilles. Ils bénéficient du soutien du général de l’armée congolaise en charge de la région mais, tant que le général Laurent Nkunda n’aura pas autorisé l’accès de la zone à l’autorité légitime de protection de l’environnement, la sécurité de nos primates les plus rares et les plus magnifiques ne pourra plus être assurée. Le parc national des Virunga abrite, selon certains, une biodiversité sans pareille. C’est l’avenir de la réserve dans son intégralité, et non pas uniquement l’avenir des gorilles de montagne, qui est en jeu.

Brent Stirton

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