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En plein centre de Caracas s’élève un gratte-ciel de 45 étages, avec vue époustouflante sur la chaîne de l’Avila et grands balcons pour les barbecues du week-end. Pourtant ce n’est ni un hôtel cinq étoiles, ni un immeuble huppé, c’est un bidonville, et probablement le plus haut du monde. Surnommé « la tour de David », ce gratte-ciel devait à l’origine devenir un centre financier ultramoderne mais le projet fut abandonné aux alentours de 1994, après la mort du promoteur (David Brillembourg, grande figure du monde de la finance et éleveur de chevaux) et la crise du secteur bancaire vénézuélien.

En 2007, les squatteurs ont investi ce gigantesque squelette en béton. Le gouvernement socialiste du président Hugo Chávez a choisi de fermer les yeux et, aujourd’hui, quelque 3 000 personnes y ont élu domicile.

Au moment où les travaux ont été interrompus, les 28 premiers étages étaient déjà presque habitables. Il ne restait aux squatteurs qu’à combler les trous béants avec des briques et à installer des canalisations rudimentaires pour l’eau et l’électricité.

Considérée par beaucoup à Caracas comme un repaire de malfrats et un symbole du non-respect du droit de propriété, la tour de David est pourtant pour ses résidents un havre de paix, un refuge qui leur a permis d’échapper à la violence des bidonvilles de la capitale. Au cours des dix dernières années, d’autres bâtiments ont été investis de la sorte, souvent au nom de la soi-disant révolution de Chávez.

Si ces occupations illégales ont souvent fini dans la violence et des guerres de territoire, il semblerait, pour l’heure, que la tour de David soit épargnée.

Dans les parties communes, toujours bien entretenues, le règlement et autres tableaux de service sont affichés un peu partout. Le non-respect de ces règles entraîne, sur décision d’un collectif et des délégués d’étage qui forment un mini-gouvernement, une peine de « travaux d’intérêt général » supplémentaires pour le contrevenant. Les familles paient 200 bolivars (32 dollars) de « charges communes » par mois, cet argent servant notamment à financer les patrouilles qui assurent, 24 heures sur 24, la sécurité de l’immeuble.

Malgré tout, la vie dans la tour est parfois dangereuse et les accidents ne sont pas rares, comme cette jeune fille morte en passant à travers un trou dans le mur, ou cet homme ivre tombé de l’immeuble sur sa moto. La réputation de la tour est d’autant plus mauvaise que la police y a fait plusieurs descentes dans le cadre d’affaires de kidnapping. Les résidents reconnaissent qu’il y a eu des problèmes de criminalité mais affirment que les délinquants ont été chassés et que les nouveaux responsables maintiennent l’ordre.

Pour obtenir l’autorisation de photographier la vie dans l’immeuble, Jorge Silva a rencontré le conseil des habitants. Devant leur méfiance vis-à-vis des médias (d’autres journalistes ayant donné d’eux une image négative), il leur a expliqué qu’il souhaitait simplement dépeindre la vie dans la tour, sans aucun jugement. Une femme lui a demandé : « Vous ne venez donc pas pour voir le crocodile qu’on garde au sous-sol ? Dehors, ils racontent qu’on en a un et qu’il mange ceux qui osent visiter la tour. »

C’est en grimpant les marches du gratte-ciel que Silva a réalisé à quel point les résidents étaient solidaires. Il était alors accompagné de Thaïs, qui habite au 27e étage avec sa fille Genesis. Thaïs rentrait avec deux pains. À chaque palier, elle s’arrêtait pour discuter avec les voisins et partageait à chaque fois un peu de son pain. Arrivée enfin chez elle, il ne lui en restait plus. Jorge Silva a découvert ici une communauté très soudée. « Les jours passés dans la tour, je me suis senti davantage en sécurité que dans la rue. »

Andrew Cawthorne (Correspondant en chef de Reuters dans la région andine) et Jorge Silva (Photographe Reuters, Venezuela)

Ce reportage a été réalisé entre janvier et mars 2014.

Jorge Silva

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