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Inlassable explorateur de « ce qui se passe aux marges », William Albert Allard nous offre à travers son œuvre une vision à la fois belle, étrange et d’une réalité saisissante. À mi-chemin entre la rétrospective photographique et les mémoires, son dernier livre, William Albert Allard: Five Decades, retrace par l’image et la narration la vie d’un des pionniers de la photographie couleur. En un demi-siècle, Allard a su pénétrer les foyers et les cœurs pour immortaliser, comme personne avant lui au National Geographic, des instants de spontanéité où se révèle la profondeur de la nature humaine.

J’ai pris un grand nombre des photos présentées ici au bord d’une route, dans un bar ou au détour d’une rue, alors que je traversais un pays ou un autre. Le plus souvent, je ne cherchais rien de particulier ; je veillais simplement à être réceptif à ce que l’instant pouvait apporter. Je regardais autour de moi, rien de plus. La plupart de ces photos n’étaient pas prises, mais offertes. Les sujets me faisaient confiance. Ils me donnaient à voir quelque chose d’eux-mêmes, et il m’appartenait alors de recevoir ce quelque chose, de le regarder, d’organiser l’espace dans lequel il s’inscrivait, de trouver l’ordre au sein du chaos et de prendre le cliché. Je faisais cela avec beaucoup de plaisir.

Lorsque je suis invité à parler à une classe de collégiens ou de lycéens, j’en viens souvent à souhaiter à ces jeunes une chose essentielle à mes yeux ; et même si elle risque de ne pas se produire pour tous, c’est vraiment ce que je leur souhaite à chacun. Je leur dis que quand ils devront se mettre à gagner leur vie, puisque c’est le lot de tout un chacun ou presque, ils auront envie comme tout le monde d’une voiture fiable, d’un cadre de vie agréable et d’une certaine aisance ; et pourtant, ce que je leur souhaite avant tout, c’est d’avoir la chance de trouver un métier qui les passionne. Ça n’est pas donné à tant de gens que ça. Je sais ce que signifie de gagner sa vie en faisant quelque chose qu’on adore. Je pense parfois aux paroles d’une chanson des Pink Floyd, « Comfortably Numb » (Doucement engourdi). J’ai une préférence pour la version de Van Morrison, si intense, tellement empreinte du sentiment de perte et de désespoir. Tout est dit dans le dernier couplet :

When I was a child I caught a fleeting glimpse. Out of the corner of my eye I turned to look, but it was gone I cannot put my finger on it now, The child has grown, the dream is gone. And I have become Comfortably numb

Quand j’étais enfant, je l’ai entraperçu Du coin de l’œil, Je me suis retourné, mais il avait disparu, Aujourd’hui je n’arrive pas à remettre la main dessus. L’enfant a grandi, le rêve s’est envolé. Et je me suis Doucement engourdi.

La vie joue ce tour à certains d’entre nous. Au fil des ans, l’enfant qui est en nous grandit et s’en va parfois, emportant avec lui les rêves de l’enfance. Contrairement à l’adolescent qui part à la fac ou faire le tour du monde, l’enfant qui était en nous ne reviendra pas. Son absence étouffe parfois la flamme de la création ; à la passion des premiers rêves peut succéder la recherche des avantages professionnels : comment puis-je assurer ma retraite, comment quitter mon employeur au plus tôt pour pouvoir m’amuser, ou tout simplement me reposer ? J’ai eu beaucoup de chance, je crois. L’enfant qui est en moi n’a jamais vraiment grandi. Lorsque je vis une expérience visuelle forte et que j’essaie de la saisir avec mon appareil photo, lorsque j’écris sur un sujet qui me tient à cœur, mes rêves d’enfance sont très présents. Et je n’ai jamais eu envie de quitter mon employeur, qui a été le plus souvent National Geographic. Au cours de ma carrière, j’ai travaillé pour de nombreuses publications dans le monde. Toutefois, depuis la première photo que j’ai prise pour National Geographic en 1964, ce magazine a été pour moi comme un mécène, qui m’a permis de réaliser la plupart des photos réunies ici. Je lui suis très sincèrement reconnaissant, et j’ai toujours essayé d’être à la hauteur de la confiance qu’il m’accordait. Je crois que c’est parce que National Geographic a été là pratiquement tout au long de ma carrière pour soutenir le type de travail que j’aime profondément faire, que mon ardeur est restée intacte. Et que je suis parvenu à ne pas m’engourdir doucement. Je compte faire de mon mieux pour rester éveillé.

William Albert Allard, Montana, 2010

William Albert Allard

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