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Lauréate du Prix Canon de la Femme photojournaliste 2007

Longtemps, en Chine, le statut d’un homme s’est mesuré au nombre de ses femmes : épouses et concubines. En 1949, les communistes ont condamné la pratique, signe pour eux de décadence bourgeoise. Mais aujourd’hui, après deux décennies d’ouverture économique, on assiste à un retour des concubines. En chinois, elles sont appelées "ernai", ce qui signifie "deuxième femme".

J'ai voulu raconter dans la Chine du troisième millénaire l'histoire intime et taboue de ces jeunes filles, prisonnières de leur cage dorée.

Aujourd’hui, en Chine, on estime à 100 000 le nombre de femmes entretenues dans la seule province du Guangdong. Eternel fantasme masculin, la tradition des concubines amène des jeunes filles à vivre recluses, condamnées à l’attente et à la dépendance.

Pour les hommes, entretenir une concubine est une preuve de réussite. L’échange est simple : de l’argent contre un service sexuel, mais exclusif. Un homme a sa concubine attitrée. La différence, c’est qu’aujourd’hui, la pratique est officiellement interdite par la loi, tout comme la prostitution. Mais, dans les faits, elle est tellement courante que des femmes de fonctionnaires ont même créé une association clandestine, « l’Alliance contre les concubines de la République populaire de Chine », pour lutter à leur façon contre ce phénomène. Leur leader est devenue détective privée et traverse la Chine pour traquer les concubines. Le retour de ce phénomène entraîne d’ailleurs la recrudescence du nombre de détectives.

Le phénomène des concubines touche toutes les catégories sociales. Beaucoup de filles viennent de la campagne, fuyant la pauvreté. Elles travaillent dans un premier temps dans l’industrie du sexe avant d’être repérées et de devenir des concubines. D’autres sont abordées lors de soirées privées ou même dans les universités… De la pauvreté extrême, les jeunes femmes passent à une vie de solitude et d’ennui dans des villes qu’elles ne connaissent pas. Elles attendent. En échange d’un appartement, d’une voiture, elles doivent rester disponibles pour leur partenaire, qui lui, est souvent marié, avec une famille, ailleurs.

Les concubines sont partout, mais on ne parle pas, surtout pas aux étrangers. La pratique est courante mais reste taboue. La concubine est officielle auprès des amis, des collègues, mais pas pour le reste de la société. La vie de ces femmes ressemble un peu à celle des courtisanes de Maupassant ou à la Nana de Zola.

Dazhu , 22 ans, vient d’une famille extrêmement pauvre. Sur les conseils d’une amie, elle quitte son village pour travailler dans un bar. Elle va devenir hôtesse, puis maîtresse… Nanhua, 20 ans, n’a pas fait d’études et vient d’une ville moyenne du nord de la Chine. Elle décide de se rendre à Shanghai, où, attirée par l’argent et le luxe, elle veut, elle aussi, profiter de l’ouverture économique. Elle devient concubine au bout de quelques mois, par l’intermédiaire d’un ami de son père…

Xian Mengfei, elle, vient d’une famille misérable. Elle quitte le foyer familial pour aller travailler à Shenzhen, comme hôtesse dans un karaoké. Elle devient la concubine d’un homme âgé, sans s’en rendre compte. Comme souvent, celui-ci lui cache son statut d’homme marié. Elle aide sa famille à acheter une nouvelle maison…

La vie des concubines est courte. Leur ennemi implacable reste le temps qui passe, qu’elles scrutent comme une obsession dans leur miroir et les rapproche chaque jour un peu plus du jour où elles ne plairont plus.

Axelle de Russé

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