« Potosí, condamnée à la nostalgie, tourmentée par la misère et le froid, reste une plaie ouverte dans le système colonial américain : une accusation toujours vivante. Le monde devrait commencer par lui demander pardon. »
Eduardo Galeano, Les Veines ouvertes de l’Amérique latine

Mon travail photojournalistique en Amérique latine a depuis toujours été influencé par ce livre du journaliste et écrivain uruguayen Eduardo Galeano. Écrit dans les années 1970, il relate, depuis la colonisation européenne jusqu’à l’époque contemporaine, la discrimination des peuples premiers, l’histoire du pillage des ressources naturelles et les atteintes aux droits humains sur ce vaste continent. Ce travail dans les mines de Potosí en Bolivie est un nouveau chapitre de la radiographie que je tente de réaliser depuis quelque vingt-cinq ans en Amérique latine.
Pendant près de neuf mois, j’ai partagé la vie des mineurs de Potosí, les suivant dans les boyaux étroits du ventre de la montagne, mais aussi dans leurs rituels et leur quotidien avec leurs familles. Obscurité, chaleur, poussière, vapeur d’arsenic, manque d’oxygène sous la terre pour les hommes. Lumière, vent et froid qui brûlent les yeux et la peau sur les pentes arides de la montagne pour les femmes. Les conditions de travail des mineurs semblent ne pas avoir changé depuis cinq siècles. Les joues gonflées par les feuilles de coca pour faire taire la faim et la souffrance physique, ils continuent de creuser, toujours plus loin, à la poursuite du même rêve, celui de trouver le filon d’argent tant fantasmé qui mettrait fin à des siècles de pauvreté. Mais ils savent, comme me le dira l’un d’entre eux, que les Espagnols (tout autant que les grandes entreprises privées des XIXe et XXe siècles) ne leur ont laissé que « des miettes ».

En 1545, les conquistadors ont trouvé ici ce pour quoi ils avaient entrepris leur traversée vers le Nouveau Monde : l’argent. Culminant à 4 782 mètres d’altitude, le Cerro Rico (la montagne riche) renfermait en son sein le plus grand gisement d’argent jamais découvert. À son pied, une ville, Potosí, naîtra du jour au lendemain et sera pendant près de trois siècles une des cités les plus vastes et prospères de la planète. L’argent du Cerro Rico, extrait au prix de millions de morts chez les natifs réduits à l’esclavage, irrigua longtemps les économies européennes, favorisant la capitalisation préalable à la révolution industrielle.
Aujourd’hui encore, des milliers de mineurs, des paysans indiens pour la plupart qui n’ont d’autre choix que d’abandonner une terre qui ne les nourrit plus, viennent braver les dangers et la maladie (dont la silicose qui peut les emporter avant la cinquantaine) pour travailler dans les mines, dans l’espoir d’une vie meilleure. Pour se protéger des dangers qu’ils encourent dans les entrailles de la montagne d’argent qui menace à chaque instant de s’effondrer, les mineurs s’assurent les bonnes grâces du Tio, divinité tutélaire d’argile, au sexe démesuré, apparenté au maître de l’inframonde, à la fois vénéré et redouté. Nourri de feuilles de coca, de cigarettes, d’alcool et de prières, le Tio pourra peut-être révéler aux mineurs les bons filons en échange de leurs offrandes… et parfois même de leur âme.

Miquel Dewever-Plana

Avec le soutien du Centre national des arts plastiques (Fonds d’aide à la photographie documentaire contemporaine) et du Figaro Magazine

Miquel Dewever-Plana

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© Estelle Le Sage Fougère
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