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Depuis le début des années 1980, des millions de fillettes ont été éliminées en Inde, soit par infanticide, soit par la pratique de l’avortement sélectif. La pression sociale et familiale est très forte : les jeunes épouses doivent donner un fils à leur mari, et il n’est pas rare qu’une future mère subisse trois ou quatre avortements avant d’être sûre de porter un garçon.

Cette préférence trouve ses principales racines dans la culture hindoue. En effet, seuls les garçons peuvent y pratiquer les derniers rites religieux pour leurs parents ; seuls les garçons sont en droit d’hériter des biens et de perpétuer le nom de la famille. Les filles sont perçues comme un poids financier, car leur dot et leur mariage engloutissent parfois toutes les économies de la famille.

Ces quinze dernières années, sous l’effet de la hausse de la consommation et de l’émergence d’une classe moyenne, la dot a augmenté. Ce qui était hier un don rituel de cadeaux est en train de se muer en transaction financière obligatoire, contraignant les parents à offrir des bijoux, des vêtements, de fortes sommes en liquide, un réfrigérateur, une télévision à écran plat, un climatiseur ou une voiture neuve.

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Cette inflation de la dot n’a fait qu’aggraver le préjugé contre les filles dans les familles aisées de la bourgeoisie ; à l’heure actuelle, on signale des proportions garçons-filles de plus en plus déséquilibrées dans les États les plus riches de l’Inde, notamment le Punjab, l’Haryana et le Gujarat, ainsi que dans la capitale, New Delhi, et la ville prospère de Mumbai. Les conséquences tragiques du système de la dot ne s’arrêtent pas là. Le mari continue parfois à harceler la famille de son épouse plusieurs années après le mariage pour lui soutirer davantage d’argent. En l’absence de paiement supplémentaire, l’épouse est victime d’actes de violence, voire de meurtre : on asperge son sari de kérosène et on y met le feu.

En Inde, 7 000 crimes liés à la dot sont signalés à la police chaque année. La sélection prénatale n’est pas le seul moyen de se débarrasser des fillettes non désirées. Au Punjab, la mortalité en bas âge est quatre fois plus élevée chez les petites filles que chez les petits garçons, une alimentation et des soins insuffisants provoquant des morts prématurées parmi les bébés de sexe féminin.

Trente ans de naissances sélectives ont créé une grande disproportion entre les représentants des deux sexes en Inde ; il y manquerait aujourd’hui au moins 42 millions de femmes. Un système d’allocations pour les parents de petites filles a été mis en place pour tenter de mettre fin à la baisse de la natalité féminine.

Par conséquent, de nombreux jeunes gens se trouvent sans épouse potentielle, surtout dans les États du nord-ouest. Certains chargent des entremetteurs de leur en procurer une à n’importe quel prix, aussi la vente d’épouses est-elle en plein essor ces dernières années. Le plus souvent, les filles sont achetées à des familles pauvres du Bengale-Occidental ou du Bihar, voire du Bangladesh ou du Népal voisins, et revendues à des célibataires du Punjab ou de l’Haryana. Les prix varient entre 25 000 et 105 000 roupies (420 à 1 750 euros). Parfois, les trafiquants d’épouses violent les jeunes filles ou les revendent à des réseaux de prostitution dans les grandes villes.

C’est une génération entière d’hommes qui devra payer le prix de cette discrimination à l’encontre des filles : les démographes estiment que d’ici dix ans, quelque 30 millions d’Indiens se verront condamnés au célibat – des hommes, ironie de l’affaire, qui n’auront pas de fils à qui transmettre leurs terres et leur nom.

Bénédicte Manier, journaliste et écrivaine française.

Walter Astrada

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