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Mon travail au Nicaragua débute dans les années 80, années de guerre et de révolution. Lorsque j’y suis retourné en 1994, j’ai été choqué de constater combien d’enfants vivaient dans la rue. Pendant la révolution, lorsque les Etats-Unis tentaient de toutes leurs forces de faire échouer le projet social du pays, la majorité des Nicaraguayens vivait dans une désespérante misère. Mais même alors, ils réussissaient à conserver leur fierté et leur dignité.

Vers le milieu des années 90, après l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement de droite, cette pauvreté semblait encore plus profonde que pendant la révolution; la population paraissait avoir perdu son sens de la dignité. Les voisins se méprisaient, les règles élémentaires de bonne conduite et de courtoisie n’existaient plus.

De jeunes filles de la rue vivaient en groupe avec des vieillards pauvres dans les bidonvilles. Des gamines de douze ou treize ans étaient forcées de s'offrir à des hommes de soixante ans en échange d'un toit. Les voisins et les autorités, dans une totale indifférence, n'intervenaient pas. Cette situation m'a profondément bouleversé; je ne parvenais pas à comprendre comment le pays en était arrivé là.

Il m'a fallu quatre ans pour comprendre que le Nicaragua était devenu un pays sans pères. Il ne restait aux hommes miséreux aucune énergie sociale. Au cours du siècle, seulement une fois avaient-ils assumé leurs responsabilités en tant que pères, maris et hommes, et ce pendant la révolution, combattant pour réaliser leur rêve. Pendant un court moment (à l'échelle de l'Histoire), ils ont cru pouvoir construire une société dans laquelle leurs enfants ne connaîtraient pas la pauvreté.

Mais avec l'échec de la révolution vint le sentiment d'avoir été trahis. Aujourd'hui, ce sens de la responsabilité sociale est à peine perceptible. La désillusion sociale a marqué tous les membres de la société, les hommes pauvres les premiers. La pauvreté tue, certes, mais n'est pas la cause de tous les fléaux que connaît le Nicaragua. Les conditions de vie ne sont pas aussi difficiles que dans d'autres pays du tiers monde, même si la pauvreté atteint un niveau comparable. C'est l'absence des pères qui est la plus frappante au Nicaragua : les familles n'ont plus de repères, souffrent de divisions et de fractures.

Il n'existe aucun organisme public qui puisse aider la population. Ce sont en général les mères isolées qui jouent le rôle de chef de famille, des femmes sans aucune perspective d'emploi dont un grand nombre s'adonnent à la prostitution pour assurer leurs maigres revenus.

Dans quelles conditions les jeunes grandissent-ils lorsque responsabilité rime avec prostitution, lorsque les mères, de peur de se retrouver seules, ferment les yeux lorsque leur compagnon abuse sexuellement de leur fille?

Mon livre, Solomons House, tente de répondre à cette interrogation et questionne le rôle de l'Eglise.

Henrik Saxgren

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