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J’ai toujours su ce que je voulais faire dans la vie. J’ai choisi la photographie à l’âge de 7 ans, sans doute un peu grâce à mon oncle, lui-même photographe dans la région. A 12 ans, j’ai réussi à me procurer un appareil photo réflex et une radio me permettant d’écouter “illégalement” la fréquence de la police. J’ai senti que ma chance était venue le jour où j’ai entendu que des policiers se rendaient sur les lieux d’un crime. J’ai sauté sur mon vélo et j’ai réussi à faire quelques clichés avant que les policiers ne me demandent de déguerpir. J’ai alors vendu mon premier reportage à un quotidien local pour 10 dollars. Je ne me suis plus jamais arrêté depuis. A 14 ans, je travaillais dans la chambre noire de ce même quotidien, mais, dès que je le pouvais, je fuyais l’obscurité pour aller prendre des photos. Je me rappelle qu’à cette époque, alors que je n’avais toujours que 14 ans, le journal me proposa de suivre une équipe de nuit de la police municipale. Mon rédacteur en chef dut mentir sur mon âge au chef de la police pour que je sois accepté. J’ai quitté l’école secondaire à 15 ans et j’ai commencé par faire des stages dans différents journaux locaux : je travaillais dans le labo photo, je couvrais les événements sportifs et l’actualité quotidienne. C’est sur le terrain que j’ai vraiment appris le photojournalisme. Je dois d’ailleurs une fière chandelle à ma mère qui, pendant trois ans, m’a trimballé d’un lieu de reportage à l’autre et qui attendait patiemment dans la voiture que j’aie fini de développer mes photos, et ce, jusqu’à ce que j’aie mon propre moyen de transport.

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Je suis devenu membre du syndicat national des journalistes de Norvège à 17 ans et, depuis, je parcours le monde. En entrant au quotidien national Dagbladet, j'ai commencé à faire différents photoreportages: de mon premier reportage de guerre au Moyen Orient, alors que je n'étais qu'un "bleu" âgé de 18 ans, à l'Afrique, en passant par les Balkans. Je suis maintenant chef photographe pour le Royaume-Uni et l’Irlande. Ce qui m'intéresse particulièrement dans les conflits, c'est l'humain, les civils, surtout. Évidemment, je ne suis pas insensible aux soudaines poussées d'adrénaline que l'on ressent lorsque l'on se trouve au cœur des combats mais je privilégie toujours, dans mes photos, le quotidien des gens qui font de leur mieux pour survivre dans l'adversité. Lorsque j’étais à Sarajevo, même si je mentionnais toujours le nombre de victimes dans les légendes de mes photos, quelle qu’ait été la violence des combats, j’ai toujours été plus intéressé par les centaines de milliers de personnes qui se retrouvaient dans des conditions de vie extrêmement précaires. Je me souviens notamment de ce vieil homme menant sa vache au bout d'une longe, dans le nord de la Bosnie, qui m'a dit : “Depuis que la guerre à éclaté, ma vache vaut trois fois plus que ma voiture”. L’Afrique aussi est le théâtre de nombreuses tragédies, qu'il s'agisse des inondations au Mozambique ou de la famine et de la guerre en Somalie, auxquelles doivent faire face les populations. Malgré la barbarie extrême des combats dont j'ai été le témoin en Afrique, j'y ai aussi rencontré les gens les plus généreux que j'aie jamais connus. Parmi les scènes les plus dramatiques auxquelles j'ai assisté pendant l'exode du Rwanda en 1994, je me souviens d'une bâche en plastique recouverte de bébés, dont beaucoup étaient en train de mourir du choléra et dont plus encore auraient à affronter un avenir d'orphelin. Un médecin de Médecins Sans Frontières m’expliqua cependant que, s'ils parvenaient à retrouver leurs village, la plupart des enfants seraient pris en charge et élevés par leur famille élargie et échapperaient donc à la vie en orphelinat. Notre regard sur le Zimbabwe a également changé lorsque nous avons compris que la problématique ne se résumait pas à la seule présence des fermiers blancs mais qu'une très large proportion de la population noire favorable au changement vivait dans la peur de représailles du gouvernement depuis que les sbires de Mugabe avaient écrasé toute velléité de changement. Je retourne régulièrement en Israël et dans les territoires occupés. C’est le point chaud de la planète le plus densément peuplé de journalistes. Grâce au travail réalisé en amont par l'AFP, j’étais l’un des deux seuls photographes présents aux côtés de la résistance palestinienne, dans les rues de Naplouse, pendant les combats rapprochés avec les troupes israéliennes, en avril 2002. J’écris ce texte un mois après mon retour d’Irak, une mission qui a ravivé de nombreux souvenirs de 1991, date de la première guerre du Golfe. Nous avions tous, à un moment où un autre, suivi des soldats koweïtiens et américains qui rentraient en héros vers Koweït city. J’avais décidé, à ce moment là, de me rendre à Bassora, dans le sud de l’Irak, où, selon certaines rumeurs, se préparait un soulèvement chiite. Un reporter chevronné de la télévision norvégienne et moi-même, âgé de 21 ans à l’époque, étions tombés sur des chefs chiites, près de Safwan, et avions décidé de les accompagner à Bassora. Pour les chiites, toutefois, la cause était perdue et nous avons été capturés par la Garde républicaine à Bassora. Une réunion de négociation de cessez-le-feu, qui se tenait à proximité, nous a sauvé de l'exécution immédiate et, dix jours plus tard, nous avons été livrés à la Croix-Rouge comme prisonniers de guerre. Revenir à l'endroit où j'avais failli terminer ma carrière 12 ans plus tôt m'a procuré une drôle de sensation. Accompagné d’un reporter de l’AFP, j'ai suivi les troupes britanniques et américaines du Koweït vers l’Irak. Alors que la bataille de Bassora faisait rage, nous avons vite compris combien nous avions de la chance de n'être rattachés à aucune armée. Évidemment, nous ne bénéficions d'aucune protection, mais nous étions libres d'envoyer les reportages que nous voulions, comme les photos de Bassora en feu et de la population en fuite, plusieurs jours avant que les soldats britanniques n’autorisent les journalistes qui leur avaient été assignés ne serait-ce qu’à s’approcher du théâtre des opérations. Signalons également que leurs reportages passaient au crible de la censure. La plus grande déception pour un photographe consiste à revenir d’une mission et à constater que ses photos ne disent pas ce qu'il souhaitait qu'elles racontent. J’espère que mes photos vous parleront et que certaines vous procureront un plaisir aussi grand que celui que j'ai eu à prendre chacune d'entre elles.

Odd Andersen

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© Fabrice Coffrini / AFP
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