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C’est à San Francisco que tout a démarré pour moi : du jour au lendemain, je me suis retrouvé dans un environnement où tout le monde passait son temps à boire, saigner, vivre, bouffer, baiser et faire de l’art, non-stop. Le San Francisco Art Institute était ouvert 24 heures sur 24. On s’y rendait le soir, dans l’atelier d’un des nombreux copains. Là, il y avait des gens réunis, aux prises avec leurs propres idées sur la peinture, la sculpture, les performances. Tu t’asseyais avec eux, tu prenais un joint ou une bière, un bout de pizza froide, et tu causais art.

VOILÀ LE GENRE DE FAMILLE QU’ON FORMAIT. ON ÉTAIT TOUS DANS LE MÊME TRIP, CRÉER DE L’ART. Les relations étaient très intimes, et très souvent sexuelles, tendres et intellectuelles. Il n’y avait pas que l’art et la musique qui comptaient. On était des âmes sœurs. Il y avait Donna Ferrato. Janis Joplin, qui travaillait à la cafétéria, mais pas pendant la période où je vivais là-bas. Larry Clark, qui a fait le film Kids et le livre Tulsa, était photographe. Il y avait Jim Goldberg, aussi. Kathryn Bigelow, la réalisatrice de films d’action. Sans oublier Ward Fleming et ses « pinscreens » ! Enfin, vous voyez, la liste est longue, longue, longue ! C’est une des meilleures périodes de ma vie et une des plus agitées, mais en même temps une des plus paisibles. D’accord c’était une vie de dingue, d’accord j’étais défoncé, il n’empêche qu’il y avait – plus qu’aujourd’hui – une simplicité, un équilibre.

J’ai découvert le cinéma chinois parce que j’habitais Chinatown. Dans une salle de mon quartier, j’ai vu les films de Hong Kong qui ont influencé Quentin Tarantino. Il y avait Lawrence Ferlinghetti et sa librairie City Lights Bookstore. Gregory Corso, Allen Ginsberg… On croisait ces gars-là tout le temps. Francis Ford Coppola faisait le pizzaïolo chez Tosca’s ; Rudolf Noureev dansait au Earl’s. C’était tout ça en même temps.

Je venais de l’école de photographie de la côte est : tout dans la technique. À San Francisco, je découvrais le visuel, et je le découvrais véritablement. Les choses ont commencé à fusionner, à faire cohérence, à prendre un sens nouveau. Le mouvement punk naissait – j’étais entouré de groupes art-rock et punk rock comme les Mutants, les Lewd, Flipper ou les Dead Kennedys. Paul, mon coloc, le batteur de SVT, était un tombeur de première. Tous les matins ou presque, je me retrouvais devant une ado à moitié nue en train de se battre avec la cafetière électrique. Et les soirs où on allait en boîte, je photographiais les groupes qui étaient de passage. Des groupes comme les Ramones, The Clash, Killing Joke, XTC, et même Dylan une fois – il a débarqué un soir dans une de ces boîtes délabrées. Je n’ai pas décidé de devenir photographe de rock, ça s’est fait tout seul en quelque sorte. La scène vivait sans jamais s’arrêter, et c’est devenu mon univers.

Et puis la scène s’est assombrie. L’héroïne est devenue la drogue de prédilection. La plupart de mes amis ont fait des overdoses. Les gens tombaient comme des mouches, littéralement. Quand tu regardes une flamme bleue, elle est vive, mais elle est tellement brûlante qu’elle se consume trop vite. C’est ce qui s’est passé. Tout s’est consumé. Comme l’a dit Benjamin Franklin à George Washington : « Je vais bientôt devoir quitter la scène. » C’est ce que j’ai fait. Je suis parti.

Stanley Greene, juin 2009.

Stanley Greene

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par Jean-François Leroy
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