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Plusieurs termes désignent en chinois le mot « ville ». Le plus courant, composé des idéogrammes « muraille » et « marché », 城市 (chéngshì), résume à lui seul la distance qui existait entre ville et campagne. Autrefois siège du pouvoir impérial et administratif, la ville était un lieu de contrôle des échanges économiques sous monopole impérial ; contrôle qui s’exerçait aussi sur les espaces social, politique et religieux. Tandis que les campagnes, viviers de la culture populaire, étaient difficiles à soumettre car éclatées en une multitude de localités.

Le Parti communiste chinois (PCC) s’imposa en 1949 dans un pays à 90 % rural. Il affirma son pouvoir en prenant le contrôle du sol. En jouant, entre autres, sur l’adage mythique : « La terre est donnée par le Ciel pour que tous les hommes en jouissent », il interdit toute forme de propriété. Mais, au-delà d’une idéologie communiste adaptée à une Chine rurale, le PCC installa aussi son pouvoir en réaffirmant à sa manière la primauté de la ville, désormais ouvrière, sur le monde paysan.

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L’échec des mesures de modernisation n’a cependant rien changé à la répartition démographique. Au lendemain de la mort de Mao, la supériorité des villes chinoises sur la campagne n’était qu’un postulat idéologique. Mais la politique de relance économique, inaugurée en 1992 par Deng Xiaoping sans remise en cause du système politique, a provoqué un exode rural sans précédent dans l’histoire de Chine.

Les villes accueillent désormais 40 % de la population. Pour les Chinois, la fin de l’ère maoïste aurait pu marquer l’espoir de retrouver les propriétés familiales confisquées depuis 1949. L’urbanisation repose cependant sur une seconde vague d’expropriations massives qui prive la population de tout héritage du passé.

Dans la continuité même de l’histoire communiste, seul le dessein d’une amélioration des conditions de vie suffit à insuffler ces changements ; mais le citoyen ne participe en rien aux décisions. Le Parti promoteur de la modernité pense et impose au peuple son idée du bonheur. Comme une oasis, l’urbanisation joue la fonction de mirage au cœur d’un désert de liberté. Et c’est dans ce cadre de vie fabriqué de toutes pièces qu’une loi protégeant la propriété privée et inscrite dans la Constitution a été créée… en 2008. Que serait devenue la Chine si, à la mort de Mao, la modernisation des campagnes avait été privilégiée sur cette urbanisation ? Je me plais à penser que la Chine aurait pu donner à l’Occident la plus grande leçon de l’histoire : une démocratie de campagne. Car, alors qu’en Occident la ville (cité, polis) est au cœur du concept de démocratie, le monde urbain chinois, autant dans la tradition chinoise que dans la Chine communiste, est resté aux marges de la liberté.

Des destructions des centres-villes traditionnels aux campagnes reculées, des paysans migrants exploités aux nouvelles classes moyennes, j’ai cherché à rendre compte de l’impact de l’urbanisation sur la population. De plus, la Chine reste un pays pauvre malgré les efforts de la propagande à prouver le contraire. Je me suis donc délibérément détourné de l’aspect monumental de l’urbanisation. En quête d’une image à l’échelle humaine de ce chamboulement massif, j’ai vu une humanité toujours prête à rebondir, grâce à l’immense capacité des Chinois à réinvestir l’espace public.

Boris Svartzman

Boris Svartzman

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