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Longtemps, les Ukrainiens n’ont été que ceux « des confins », « de la périphérie » : « Oukraïna ». Ce pays, plus étendu que la France, vivait dans l’ombre de l’imposante Russie au sein de l’URSS. Puis vint la chute de l’Union soviétique, la dislocation d’un empire, des indépendances ici et là, de la Baltique aux contreforts du Pamir, en Asie centrale. Et l’éveil d’une nation : les Ukrainiens.

Sergei Supinsky a alors 35 ans. C’est un photographe expérimenté travaillant pour le quotidien Komsomolskoïe Znamia et collaborant avec l’agence de photos de presse EPA. Il fait à l’époque ce qu’il fait toujours aujourd’hui : écouter du jazz sur une installation hi-fi dont la précision ferait rêver un sous-marinier, ou arpenter les rues, les routes d’Ukraine à la recherche de la lumière, du cadre, de la photo. Ses clichés de Kiev ou Odessa ont la couleur grise de ces années de liberté mais aussi de privations, entre enfants des rues, statues déboulonnées et abandonnées, premières bagarres à la Rada, l’Assemblée ukrainienne, où la loi s’écrit parfois à coups de poing mais aussi de billets.

Le pays, qui parle et prie en ukrainien, russe, hongrois ou tatar, regarde tour à tour vers Moscou, Bruxelles et vers lui-même. Les soldats portent toujours les lourds manteaux de l’époque soviétique, mais le pays signe dès 1994 un accord de partenariat avec l’Union européenne. Trois ans plus tard, Kiev signe avec Moscou un traité d’amitié et de coopération. Dans le même temps, la centrale nucléaire de Tchernobyl, dont l’explosion en 1986 a conduit à la contamination d’une partie de l’Europe, à la mort de milliers de personnes et à la fragilisation du pouvoir soviétique, finit par fermer en échange d’une aide occidentale de 2,3 milliards de dollars.

Les années 2000 sont marquées par la contestation politique. L’Ukraine s’ukrainise, se décommunise. Elle fait l’apprentissage de l’indépendance, de son histoire, notamment la mémoire de la grande famine des années 1930, le « Holodomor » orchestré par Staline, ou de la « Shoah par balles », près d’un million et demi de Juifs ayant été assassinés entre 1941 et 1944. Sergei Supinsky, lui, commence à travailler pour l’Agence France Presse.

En 2004, le pays connaît un mouvement de contestation sans précédent sur fond de fraudes lors de la présidentielle. Le candidat favorable à Moscou, Viktor Ianoukovitch, est contesté dans la rue par les partisans du réformateur et pro-occidental Viktor Iouchtchenko, victime d’un mystérieux empoisonnement à la dioxine. Au terme d’un troisième tour dans les urnes, Viktor Iouchtchenko est finalement élu. Et il tourne l’Ukraine résolument vers l’Ouest après des années où le pays a louvoyé entre Moscou et Bruxelles.

Les années qui suivent sont toutefois celles de la crise politique permanente sous l’œil d’un Kremlin qui œuvre en coulisse et pousse ses pions. Les élections et les fraudes se succèdent. Le 21 novembre 2013, Kiev suspend la signature d’un accord d’association avec l’UE au profit de la coopération avec Moscou. L’annonce jette dans la rue des centaines de milliers de manifestants qui occupent Maïdan, la place de l’Indépendance, pour réclamer le départ de Viktor Ianoukovitch, devenu président quelques années plus tôt.

En janvier 2014, la police antiémeute charge violemment, causant les premiers morts et des centaines de blessés. La contestation s’étend en province. En février, des affrontements et des assauts des forces spéciales contre les protestataires du Maïdan font une centaine de morts à Kiev. Viktor Ianoukovitch dénonce une insurrection ; Moscou dénonce une « tentative de coup d’État » et accuse les Occidentaux.

Le 22 février, le président ukrainien est destitué par le Parlement et s’enfuit en Russie. Dans la foulée, l’armée russe annexe la péninsule ukrainienne de Crimée et organise un référendum sur son rattachement à la Russie.

Le Donbass, ce bassin industriel de l’est de l’Ukraine, voit des manifestants pro-russes s’emparer des bâtiments officiels. Kiev déclenche une « opération antiterroriste » dans les régions de Donetsk et de Lougansk où les séparatistes sont soutenus par l’armée russe, quels que soient les démentis de Moscou. C’est la guerre. Européens et Américains décrètent de lourdes sanctions contre les Russes. Une nouvelle guerre froide vient de débuter. Mais en Ukraine, l’armée régulière enchaîne les défaites. Un cessez-le-feu est conclu en septembre avec la participation de la Russie et de l’OSCE. En février 2015, les séparatistes et Kiev signent une seconde série d’accords de paix à Minsk à la suite d’une médiation franco-allemande. L’accord consacre une ligne de contact et une zone tampon. Le cessez-le-feu est couramment violé, mais globalement le conflit est gelé après la mort de 14 000 personnes. À l’hiver 2021-2022, l’armée russe déploie des dizaines de milliers de soldats aux frontières ukrainiennes. Coup de poker ? Menace réelle ? Le 24 février, le maître du Kremlin parle d’une « opération militaire spéciale » en Ukraine. Sur le terrain, c’est une nouvelle guerre qui a débuté.

Dans la capitale ukrainienne, Sergei Supinsky est à pied d’œuvre pour montrer les premières destructions causées par les bombardements russes. Le lendemain, il est au nord et dans l’est de la ville où se déroule la bataille de Kiev. Ses photos témoignent des premiers soldats russes tués en tentant de prendre Kiev. Depuis, Sergei Supinsky n’a pas arrêté de photographier.

Karim Talbi, rédacteur en chef Europe – AFP