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Françoise survolait les guerres comme le Christ marchait sur l’eau : sans s’y enfoncer. Les soldats ayant l’habitude d’accrocher un « Do not disturb » à la porte de leurs champs de bataille, pour des tueries à guichets fermés, Françoise faisait semblant de respecter la consigne. Alors qu’en quelques coups d’un appareil photo caché par les boucles de ses cheveux, elle mettait l’histoire du monde dans sa musette. Pas d’images prises en rafales pour s’assurer de ne rien louper, juste son œil ouvert sur cet essentiel qu’elle savait voir, l’instantané. Un déclic conclu par un sourire. Être venu d’ailleurs, à l’élégance de ballerine, on ne la remarquait pas plus qu’un oiseau qui se pose. Pas de photos volées, jamais de mise en scène : rien que le brut de la vérité. Elle faisait simplement un métier compliqué : prêter ses yeux aux spectateurs du monde. Leur montrer que la guerre n’est jamais jolie.

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Femme dans un univers d’hommes, princesse elle est restée. Elle ne mérite pas d’être affublée du titre de « photographe de guerre », celui qui assimile le photographe à une passion pour les carnages. « Fifi » qui n’avait peur de rien et se tenait toujours prête à mourir, mais détestait la plus ordinaire des violences. Elle photographiait les guerres comme les alpinistes grimpent les montagnes : parce qu’elles sont là. Préférant parler des amours de ses chats que de revivre, au bar de l’hôtel, les embuscades ou les bombardements du jour.

À Beyrouth, photographe pour Time Magazine, elle vivait dans un appartement donnant sur la mer, vulnérable face aux avions cabrés, aux canons dressés. Quand la guerre atteignait un pic, «Fifi » me téléphonait à l’hôtel Commodore, l’arche de Noé des journalistes : « Chez moi c’est “chaud”, peux-tu venir m’aider à déménager ? » Comme deux personnages des Ailes du désir, nous nous retrouvions, à pied dans des rues ruinées et explosives, avec la cage de ses deux chats siamois et la volière de petits oiseaux rouges.

Très jolie fille, elle fut un moment mannequin avant de tomber amoureuse du photographe Yves Billy. Le temps est à la vie en fleurs, à la vie volatile, en poudre, celui de la liberté hippie. « Fifi » accompagne Billy au Vietnam, c’est le début et la fin de son existence, elle ne fera plus rien d’autre que « voir ». À Saigon, toujours furtive et fuyant la chasse en meute, elle est la seule à photographier l’entrée des chars du Viêt-cong. Au Cambodge, elle partage de nouvelles douleurs et parraine un enfant. Concordance des temps, la guerre tambourine aussi aux portes du Liban. « Fifi » va y passer près de dix ans, entre crimes et charniers. En 1977, elle est la première femme à obtenir le prix des prix, le World Press Photo, pour une image du massacre de Palestiniens dans le quartier de la « Karantina ». La scène est si forte, mais si simple, que le sélectionneur de clichés de l’agence Gamma ne la retient pas dans son « choix » pour la proposer aux magazines. Elle ne deviendra une icône que quelques jours plus tard, quand « Fifi » la ressuscite des « rebuts ».

La fin est terrible. Un cancer et une erreur médicale qui la plaquent dans un fauteuil roulant. S’enchaînent des années d’hôpital et de douleur, avec un rire intact. À l’aube du 3 septembre 2008, avant que ne se lève cette lumière qui est le sang des photographes, c’est son cœur, ce qu’elle avait de plus fort, qui a lâché.

Jacques-Marie Bourget

Françoise Demulder

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