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En 1941, l’Érythrée, ancienne colonie italienne, est occupée par les Anglais. En 1952, les Nations unies décident d’en faire une entité autonome, fédérée à l’Éthiopie selon un compromis ménageant les revendications de souveraineté éthiopiennes et les aspirations à l’indépendance de l’Érythrée. Cependant, Haïlé Sélassié, l’empereur d’Éthiopie, décide d’annexer cette dernière, ce qui provoque une lutte armée de trente-deux ans. Une lutte qui trouvera son dénouement dans la proclamation de son indépendance à la suite d’une alliance entre le Front populaire de libération érythréen (le FPLE) et la coalition des mouvements de résistance éthiopienne venue à bout de Mengistu Haïlé Mariam, successeur communiste d’Haïlé Sélassié. L’Érythrée n’émergera de sa longue guerre d’indépendance qu’en 1993, pour replonger ensuite dans les conflits militaires, d’abord avec le Yémen, puis, de manière plus dévastatrice, avec son ancienne adversaire, l’Éthiopie. Aujourd’hui, le pays connaît une paix fragile et il se retrouve confronté à la gigantesque tâche de rebâtir son infrastructure et de développer son économie après plus de trente années de lutte.

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Dans un monde où la fracture se creuse de plus en plus entre musulmans et chrétiens, la vie en commun semble chaque jour de plus en plus improbable. Cependant, au cœur de ce même monde, survit l’Érythrée, petite nation très pauvre et d’émancipation récente (1993), que se partagent à part égale les communautés des deux religions, l’une et l’autre étant parfaitement conscientes que pour s’en sortir, elles doivent s’épauler mutuellement. Assez curieusement, les graines d’une coopération pacifique entre musulmans et chrétiens en Érythrée ont été semées durant les trente-deux années de la guerre d’indépendance, laquelle prendra fin en 1991. Les Érythréens des deux communautés manifestent alors le désir de réunir leurs forces contre l’envahisseur, les rebelles musulmans tout comme les chrétiens, n’ayant aucune chance de s’en sortir seuls. D’un point de vue historique, les Érythréens ont connu leur pays à partir de deux idéologies différentes : celle des chrétiens des hauts plateaux et celui de la majorité des musulmans des plaines semi-arides quoique fertiles. Quant à la population nomade musulmane, elle avait trouvé refuge contre l’armée éthiopienne auprès de ses relations tribales au Soudan. A son retour après la guerre, ces trente ans d’histoire et de désertification avaient fait disparaître le pays tel qu’elle l’avait connu. Son rapport avec le paysage ayant changé, il en alla de même vis-à-vis de la communauté chrétienne. Étant donné leur religion commune avec les colons italiens et britanniques, qui s’étaient installés dans les collines, les chrétiens avaient bénéficié des opportunités culturelles et économiques déjà acquises au moment de l’indépendance. Malgré cela, ils réalisèrent qu’ils seraient incapables de construire eux-mêmes une nouvelle nation et qu’il n’y avait aucun espoir d’y parvenir sans l’aide de leurs compatriotes musulmans. Il devint clair qu’en prêtant leur concours à la communauté musulmane afin de s’acquitter de l’énorme dette dont ils lui étaient redevables, ils rendraient plus forte chacune des communautés et pourraient ainsi construire une nation. Des milliers de femmes se joignirent au deux principaux groupes de rebelles érythréens au cours de la guerre contre l’Éthiopie, dans une plus large mesure que dans tout autre conflit ailleurs. Encouragées par pères et frères à rallier l’armée rebelle, les femmes reçurent une formation au maniement des armes et rejoignirent leurs camarades du front. Au lendemain de la guerre et de leur nécessaire expérience de soldats, fait sans précédent, ces femmes trouvèrent très difficile de revenir au rôle traditionnel imparti à leur sexe. À l’instar de leur pays tout neuf, les femmes se devaient de redessiner le paysage de leur vie. Le nouveau gouvernement reconnut hautement leur sacrifice en leur accordant l’accès libre à l’éducation et aux soins de santé et en les rendant prioritaires dans leurs recherches d’emplois. De nos jours, ces femmes sont à la source d’un grand élan de dynamisme en Érythrée. L’aide qui se déverse à flots depuis les collines permet aux populations nomades des plaines d’envisager les changements indispensables à leurs modes de vie et d’être à nouveau motivées. Chaque jour, elles repoussent le désert dans leurs efforts pour insuffler une nouvelle vie à leur terre. Des écoles, des hôpitaux et des routes sont construits. Ensemble, elles travaillent à la récolte du sorgho et creusent des puits. Les pères envoient leurs filles à l’école et autorisent leurs femmes à quitter leurs villages pour la première fois. Malheureusement, il existe en arrière-plan un régime politique constitué d’anciens rebelles qui s’accrochent au pouvoir et n’ont absolument aucune compétence. De nombreuses pratiques antidémocratiques s’installent ; on jette en prison les opposants politiques, les élites intellectuelles quittent le pays et, tandis que la jeunesse rêve de liberté, les raids se multiplient pour les forcer à rejoindre les rangs de l’armée. En outre, il est pratiquement impossible d’obtenir un passeport et les médias indépendants sont interdits. Le régime en place, autrefois si prometteur et symbolique de la victoire de la liberté sur l’oppression, a pris des distances, eu égard aux besoins et aux attentes de la population et a été à de nombreuses reprises condamné par la communauté internationale. Les Érythréens se débattent, pris en tenailles entre espoir et désespoir, entre rêves et résignation à leur destin, entre répression et aspiration à la liberté. Au cours de plusieurs voyages en Érythrée, j’ai pu observer les gens et j’ai vu leurs pieds impatients s’enraciner dans cette terre, l’enracinement indispensable à la renaissance de la nation et au salut de leur environnement.

Gaël Turine

Gaël Turine

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