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Lauréat du Prix de la Ville de Perpignan Rémi Ochlik 2007

Selon la légende, les gangs des prisons sud-africaines seraient nés au 19e siècle, sous l’impulsion de deux bandits : Nongoloza et Kilikjan. Jeunes, noirs et fiers, ils étaient devenus malhonnêtes car déposséder l’homme blanc de son or valait mieux que d’aller le chercher sous terre. Par la suite, toujours selon le mythe, les deux hommes, pris en chasse, furent capturés. Ensemble, ils inventèrent un langage propre à qualifier leur vie en captivité. Hommes des grottes et des collines, cette langue témoignait de leurs fantasmes du dehors : tout y était grandi. Un jour représentait une année, une cellule surpeuplée, une vaste plaine (highveld, en afrikaans). Mais, pour éviter de devenir fous, ils se rappelaient chaque jour qu’ils étaient bien binne Die Vier Hoeke [littéralement « entre les quatre coins », en afrikaans] et non Umjiegwana – c’est-à-dire « dehors » [en zoulou]. Ces deux concepts furent à la base de leur jargon. Aujourd’hui, en 2006, cette relation entre langue et lieu s’est inversée. Dans les rues de Cape Flats, l’expression Die Vier Hoeke est utilisée pour parler du Umjiegwana. Les jeunes décrivent la politique et les espaces de leurs ghettos selon des termes utilisés en prison : ainsi, les banlieues se traduisent par « prisons », les fiefs de la drogue par « cellules massives de prison » pour les initiés.

La raison de cette inversion est simple. La société sud-africaine est devenue une société d’incarcération massive, ce qui signifie que beaucoup de jeunes sont susceptibles de passer les deux premières décennies de leur vie adulte à entrer et à sortir de prison, selon leur lieu d’origine. Dans leurs quartiers, les notions de Die Vier Hoeke et de Unjiegwana se confondent car elles ont fini par représenter ces deux aspects de leur vécu. A l’époque où, en avril 1994, l’apartheid a été aboli, les prisons sud-africaines abritaient 116 000 prisonniers. A ce jour, une décennie plus tard, 184 000 personnes sont derrière les barreaux dans un système carcéral prévu pour 114 000. Environ 4 sur 5 de ces détenus passeront la première moitié de leur existence d’adulte à aller du dehors au-dedans, du Umjiegwana au Die Vier Hoeke et inversement.
Jonny Steinberg

Beaufort West
Beaufort West est une ville de transit. Située à l’intersection de deux des autoroutes nationales les plus empruntées, elle sert d’étape aux voyageurs de tout acabit. Chaque jour, la population de la ville double grâce à ceux qui la traversent. La nuit, tandis que la ville endormie reste silencieuse, la station d’essence BP et le bar routier s’animent - faisant de l’œil par-delà l’autoroute aux townships bourdonnantes et réveillées. Ainsi les gens de passage dialoguent-ils avec ceux qui sont en marge selon une économie nocturne où se vendent pêle-mêle nourriture, boissons, essence et corps. Beaufort West a récemment été décrite par la Commission des Droits de l’homme sud-africaine comme « une ville isolée qui n’a pas rompu les chaînes de son passé d’apartheid, et dans laquelle l’intégration économique et sociale est sévèrement limitée ». Douze ans après le passage à la démocratie, les politiques macro-économiques successives d’un gouvernement ANC ont, dans une large mesure, failli à traiter les situations de pauvreté et de ségrégation qui caractérisent une ville telle que Beaufort West. Tandis que les existences des nombreux habitants qui y vivent en marge se révèlent extrêmes et misérables, la ville elle-même ne diffère en rien du reste du pays. Nombre des obscures dynamiques sociales qui le dévastent semblent se concentrer et se révéler dans ce modeste complexe urbain.

Mikhael Subotzky

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