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« L’histoire figée et “imprévisible” d’un pays à double mémoire se transforme en une double réalité dans le présent. Cela se heurte au mieux à l’incapacité d’aller de l’avant, au pire à un conflit ouvert. » Nikolay Epple, An Inconvenient Past (Un passé qui dérange), 2020

Plus de 90 % des Russes étaient convaincus qu’il ne pouvait y avoir de guerre contre l’Ukraine. Le 24 février a donc été un choc. Mais le mot « guerre » était interdit, il fallait parler d’une « opération spéciale ». Dans les premières semaines après l’invasion, tous les médias indépendants qui restaient ont été muselés et l’accès aux sources d’information alternatives en ligne a été bloqué. Pendant ce temps, les médias d’État bénéficiaient eux d’une augmentation considérable de leur financement. Les relations commerciales fondées sur une confiance construite au fil des décennies ont été brisées. Des centaines d’entreprises étrangères ont suspendu leurs activités commerciales ou même quitté le marché russe. De nouvelles sanctions ont été imposées, pénalisant des industries clés, notamment le pétrole et le gaz, qui dépendent des importations de biens et composants de haute technologie.

Le patriarche Kirill Ier de l’Église orthodoxe russe a publiquement exprimé son soutien à la guerre, donnant ainsi la bénédiction de l’Église à l’invasion. Toute personne brandissant une pancarte sur laquelle est écrit « Ne tuez pas » risque d’être arrêtée et emprisonnée. Les prêches anti-guerre dans les églises ne sont pas tolérés. Depuis 2014, on assiste à une militarisation croissante de la société russe. Des formations militaires de cadets ont été introduites dans les établissements scolaires. La Younarmia, le mouvement national des jeunes cadets de l’armée créé en 2015, compte désormais plus d’un million d’enfants à travers la Russie. Des clubs militaires « patriotiques » œuvrent dans de nombreuses villes.

Dans les régions pauvres, l’armée est le seul ascenseur social, et les engagés volontaires, au lieu de faire le service militaire obligatoire, reçoivent immédiatement un contrat et un salaire. Certains des soldats sous contrat envoyés en Ukraine sont des adolescents ayant reçu une formation de seulement trois mois. Le ministère de la Défense n’a publié qu’à deux reprises un communiqué faisant état des pertes russes, le dernier datant du 25 mars.

La victoire de la Russie lors de la « Grande Guerre patriotique » et la mémoire de ceux qui ont combattu le fascisme ont été glorifiées pour obtenir le soutien de la population aux hostilités en Ukraine, que la propagande justifie comme une « dénazification ». Les lettres Z et V sont utilisées pour marquer l’équipement militaire de l’armée russe en Ukraine, et le Z est devenu un symbole de soutien à l’invasion.

À Moscou, les musées accueillent des expositions comme « Le nazisme ordinaire » (sous-entendu en Ukraine), ou « L’OTAN : une chronique de la cruauté ». Dans le même temps, la Cour suprême a confirmé la décision de fermer le Centre des droits de l’homme commémorant les victimes du régime de Staline et de la répression politique.

Depuis le 24 février, des milliers de personnes ont été arrêtées lors de rassemblements contre la guerre. En mars, la Douma a voté une loi criminalisant la diffusion de « fausses informations » visant à discréditer « l’utilisation des forces armées russes », réduisant ainsi au silence toute opposition ou information indépendante, avec une volonté de mettre fin à toute coopération avec des organisations étrangères.

Face à la répression et à la perspective d’une mobilisation générale et de la fermeture totale des frontières, de nombreux Russes ont choisi, à contrecœur, de quitter le pays.

Elena Chernyshova