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Lorsque j’ai commencé à travailler à Tokyo en 1995, j’avais en tête une exposition intitulée “la Nouvelle Photographie Japonaise” que j’avais vue au Museum of Modern Art dix ans plus tôt. Mais en marchant dans les rues flambant neuves de la capitale, je me suis immédiatement rendu compte que les images de cette exposition évoquaient une époque révolue.

Cela m’a incité à creuser davantage en profondeur derrière les apparences de modernité et le masque d’uniformité qui frappe à première vue.

A mon grand étonnement, j’ai alors découvert tout un univers de souffrance humaine et de corruption, impensable à nos yeux d’étrangers pour qui l’économie japonaise représentait, du moins il y a encore quelques années, la quintessence de la réussite économique, accompagnée de la vision idyllique de tout un peuple vivant sur un pied d’égalité dans une démocratie modèle.

En explorant la ville quartier par quartier, à toute heure du jour, une autre facette de la societé japonaise s’est dévoilée. En particulier dans le quartier de Sanya où toute une population de marginaux et d’exclus survit dans des conditions précaires sans aucune aide sociale. Au cours des quatre séjours que j’ai effectués au Japon, rendus possibles grâce aux bourses de la Villa Médicis hors les murs et de la Fondation du Japon, ainsi qu’à une commande de M.S.F. Japon, j’ai consacré une large partie de mon travail à la communauté des sans-logis de Sanya à Tokyo et d’un autre quartier similaire à Osaka.

Perdu à l’extrémité nord de la capitale, le quartier de Sanya n’apparaît sur aucune carte et quand on en demande le chemin, personne ne semble le connaître. Pourtant, ces bas-fonds de Tokyo, refuge de toujours pour les criminels et les marginaux, gardent aujourd’hui une certaine parenté avec les bidonvilles du tiers-monde : on y vient de la campagne pour y chercher du travail et le plus souvent, au bout du rouleau, on y échoue pour toujours.

Plus de dix mille travailleurs journaliers et quelques centaines de sans-abris y survivent avec pour toute aide sociale, des missionnaires qui organisent plusieurs fois par semaine des rondes de volontaires distribuant des repas chauds aux plus démunis. Le quartier est sous le contrôle d’un clan de “Yakuza” (la mafia japonaise) qui a racheté une partie des terrains du quartier et rackette tous les commerces, légaux ou non, toutes ces cantines et ces bars où les journaliers viennent flamber en un soir l’argent gagné dans la journée. Certains journaliers ont encore les moyens de passer la nuit dans l’une des deux cent auberges bon marché de Sanya, mais avec la crise, ils sont de plus en plus nombreux à dormir dans la rue. Ils s’ajoutent aux sans-logis venus des autres endroits de Tokyo et aux vieux qu’on n’emploie plus du tout. Entre 4h30 et 5 heures, les camionnettes des “recruteurs” viennent se parquer avec leurs petites affichettes collées aux vitres qui indiquent les offres d’emploi du jour : déblaiement de chantiers sous la Baie de Tokyo, travaux de construction, etc.

Les Yakuza font le lien entre les compagnies de construction et les travailleurs journaliers et pourvoient la main-d’oeuvre bon marché et docile, évitant aux compagnies de “se salir les mains”.

Les journaliers de Sanya aiment à répéter qu’ils ont été les premiers à contribuer à la réussite du pays. Mais quand la crise est arrivée, ils en ont aussi été les premières victimes. Pour eux et tous les habitants de Sanya qui ont perdu leur place dans la société japonaise, il n’y a aucun espoir de voir un jour leurs conditions de vie s’améliorer.

Bruce Gilden

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