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Au Royaume-Uni, plus d’un million de personnes souffrent d’un trouble alimentaire. Aux Etats-Unis, ce chiffre est, au minimum, multiplié par huit. Dans toute l’Europe l’incidence de ces troubles est en forte hausse. Non seulement l’anorexie et la boulimie mentale prennent l’ampleur d’une épidémie chez les jeunes femmes dans les sociétés occidentales, mais ces troubles s’étendent dans le monde entier et touchent des zones où la maladie était autrefois inconnue.

L’anorexie présente le taux de mortalité le plus élevé de toutes les maladies psychiatriques : 20 % des personnes touchées par cette maladie ne survivent pas. Certaines se suicident, d’autres meurent par suite de complications cardiaques ou rénales ou d’une pneumonie. Celles qui s’en sortent peuvent subir des séquelles sur le long terme telles qu’infertilité, ostéoporose, lésions cérébrales ou encore maladies rénales ou cardiaques. Il s’agit là de statistiques effrayantes pour une maladie à laquelle on accorde peu d’attention.

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Au cours des deux dernières années, j’ai enquêté sur la vie de plusieurs femmes souffrant de ces maux. Mon objectif était d’expliquer de la façon la plus fidèle, la plus sensible et la plus parlante possible leurs expériences et leurs émotions. J’espère que mes photographies permettront d’attirer l’attention sur la complexité et la gravité de ce problème, de dissiper certains des préjugés concernant les troubles alimentaires et de lutter contre la stigmatisation de cette maladie. Je veux encourager les personnes qui souffrent de cette maladie à rechercher de l’aide, mais j’espère aussi persuader les décideurs politiques de débloquer des budgets pour financer de meilleurs traitements et surtout dissuader les jeunes de croire que l’anorexie est synonyme de minceur et donc de glamour.

En occident, nous vivons dans une culture du trouble alimentaire. La minceur est associée à l’attirance, à la richesse, à la réussite – le corps et l’âme doivent avoir un certain standing. S’affamer est devenu une issue de secours : si j’échoue sur le plan social, au moins je serai mince. On a le sentiment, dans une plus ou moins grande mesure, que toutes les femmes (voire tous les hommes) font des complexes par rapport à leur corps et à leur alimentation. Nous surveillons ce que nous mangeons, nous surveillons ce que les autres mangent. Nous observons notre corps et le leurs. Nous sommes rarement satisfait(e)s de ce que nous voyons. À un moment ou un autre, ne soupesons-nous pas tous notre valeur sur le pèse-personne de la salle de bain ?

Les troubles alimentaires sont des maladies complexes, ancrées dans une détresse psychologique et émotionnelle, où la nourriture et l’acte de s’alimenter servent de moyens pour tenter de faire face à des problèmes qui semblent insurmontables. Les causes peuvent inclure des pressions exercées par le milieu ou l’entourage - problèmes familiaux, abus sexuel, brimades - ainsi qu’une prédisposition génétique ou le fait de refuser de grandir. Cela commence par une tentative illusoire de maîtriser une vie qu’on a l’impression de ne pas contrôler; de combattre un intense dégoût de soi en réussissant à perdre du poids. L’anorexie procure une cape d’invisibilité sous laquelle douleur, déception, peur et désir disparaissent et sont supplantés par l’attention obsessive accordée à la nourriture et au poids. Sauf qu’en tant qu’anorexique, vous n’êtes jamais assez mince. Vous n’arrivez jamais à apprécier le fait d’avoir un poids et de porter une taille de vêtement qui sont probablement l’envie de vos amies. Et ensuite avec une poigne d’acier, l’anorexie prend le dessus, vous privant de tout contrôle, vous soûlant de sa voix vicieuse, vous poussant toujours plus loin sur le chemin de la sous-alimentation, tout en vous persuadant constamment que vous êtes toujours une ‘grosse vache’ écœurante. Votre amie est devenue votre ennemie. L’anorexie prend votre vie en otage, et pour vous la réapproprier vous devez lutter – sans jamais vous laisser aller. Cette souffrance est souvent accompagnée d’autres maladies psychologiques : trouble obsessionnel compulsif, dépression, trouble de la personnalité, et d’autres comportements autodestructeurs tels qu’automutilation, toxicomanie ou encore alcoolisme.

Jo a 24 ans. Voici un extrait de son ancien journal intime reproduit avec son autorisation. « Qu’est-ce que j’étais différente il y a un an. Tout d’abord, j’avais une douzaine de kilos en plus. Mais dans l’ensemble, ça allait, j’étais plutôt heureuse. A cette époque je n’aurais jamais pu imaginer où j’en serais aujourd’hui : à moitié affamée, prenant des laxatifs, des somnifères, des coupe-faim, des antidépresseurs, lacérant mon propre corps, voulant mourir, voulant vivre –voulant me cacher, m’écrouler en tout petits morceaux – mais en même temps voulant crier, me débattre et hurler. Avant je pensais, ‘Quand je serai mince tout ira bien’, mais ce n’est jamais le cas. J’ai l’impression de mener une bataille perdue d’avance. Mais je préfère être mince et malheureuse que grosse et malheureuse. Sans aucun doute. »

Felicia Webb

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