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Toute nation a tendance à voir ses guerres en termes de bien et de mal et celle qui sévit en Afghanistan ne fait pas exception. De notre côté - celui des Casques blancs - nous avions gagné la première étape de la guerre en 2001, mais cela n’avait fait que mettre en relief les complexités de la victoire. En novembre 2001, j’accompagnais l’un des premiers contingents de l’Alliance du Nord (qui devaient reprendre Kaboul aux Taliban) au moment même où des soldats capturaient un Taliban blessé. Ils l’exécutèrent sans remords, pénétrés de quelque chose qui ressemblait étrangement à de l’exultation, avant de poursuivre leur mission vers le sud. Sur le moment, le fait qu’ils étaient militaires ne m’a pas semblé primordial. Mais ce qui m’a surtout frappé, c’est leur absence choquante d’humanité. Eux comme moi, comme l’homme qu’ils venaient d’abattre - nous étions tous des êtres humains. Ce fragile lien, déjà distendu par la peur et la précarité du paysage politique, sembla se rompre en cet instant de violence insensée.

La réalité qui s’est imposée à moi depuis ce jour-là, c’est que ceux qui tuaient ou allaient se faire tuer, agissaient non par amour du combat, mais parce qu’ils en avaient reçu l’ordre. Les vrais ennemis, ceux qui tiraient les ficelles et détenaient les comptes bancaires, ceux qui rédigeaient les ordres de déclencher la terreur, avaient disparu. Certains s’étaient enfuis vers l’est dans les zones tribales en bordure du Pakistan ou vers le sud dans les places fortes de Kandahar, tandis que d’autres étaient confortablement installés dans leurs bureaux impeccables de Washington, D.C. Je me suis demandé où étaient les vaincus, quel avait été le prix à payer par ceux que le conflit avait touchés. En fin de compte, le bien et le mal n’existent-ils peut-être qu’à travers des flux qui se rencontrent en permanence tandis que nous agissons sous les pressions du monde. Six ans plus tard, il nous faut reconnaître qu’il n’y a pas de victoires éclair dans les guerres, alors que, dans le même temps, le coût en vies humaines augmente. Des libertés indiscutables ont été acquises depuis le début du conflit. Les femmes peuvent enfin travailler, faire des études ; l’élection présidentielle a eu lieu et la télévision et la musique sont de nouveau autorisées. La réalité du terrain demeure qu’en dépit de tout cela il reste encore beaucoup d’Afghans mécontents, en majorité parmi les paysans des provinces reculées, qui se laissent persuader - de gré ou de force - par les combattants taliban qu’ils doivent les aider dans leur Jihad contre la Coalition soucieuse de ramener la paix dans la région. Cela peut aller jusqu’à armer les villageois et à les encourager à se battre, à les équiper de radios pour les prévenir de ses mouvements. A la suite de ma première expérience aux côtés des soldats de l’Alliance du Nord, j’ai continué à photographier l’Afghanistan alors qu’il se dégageait peu à peu de la férule des taliban. J’avais été témoin dans le pays d’un conflit devenu une affaire interne entre factions régionales en guerre. Six ans plus tard, j’ai pu observer la guerre du point de vue américain. Ce qui m’a le plus surpris, c’est de découvrir à quel point les Taliban avaient progressé en force, en influence et en nombre, au point qu’il paraît impossible de les éradiquer de la terre afghane. Pendant les deux semaines d’opération militaire dans la province de Zabul, dont les Taliban avait largement pris le contrôle, les Américains (avec lesquels j’étais embarqué) tombèrent à deux reprises dans des embuscades lors d’attaques parfaitement orchestrées. Au cours de ces dernières, trois hommes furent capturés et ils avouèrent leur implication avec les Taliban. Au cessez-le-feu, je vis ces trois hommes de près, ce qui me ramena six ans en arrière sur cette même route vers Kaboul. J’ai essayé de me mettre à leur place, jour après jour, au milieu de ces hautes cimes et de ces vergers boisés, à la merci d’une armée de guerilla dispersée à travers les quelque 300 000 kilomètres d’une campagne des plus hostiles de l’Afghanistan. Cette guerre en Afghanistan se poursuivra aussi longtemps que les subtiles pressions souvent entachées de compromissions nous y maintiendront, ou jusqu’à ce qu’un nouveau cycle du bien ou du mal la remplace.

Tyler Hicks

Tyler Hicks

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