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Jean-François Chauvel et Pierre Schoendoerffer étaient amis. Ils avaient été soldats. Revenus à la vie civile, ils avaient choisi le journalisme pour continuer à vivre l’aventure, la raconter, la transmettre. Passionné par leurs récits, j’ai voulu suivre leurs traces. Profitant d’un dîner réunissant ces hommes et leur ami, Joseph Kessel, j’ai interrompu leur conversation :
« Je veux partir, comme vous !
— Partir où ? Et tes études ? » Ça, c’était Jean-François, dans son rôle de père.
« Partir pourquoi ? » Ça, c’était Schoendoerffer, Oncle Pierre comme je l’appelais.
Avant que je puisse répondre, la voix de Joseph Kessel a rugi : « Laissez-le partir, on va voir ce qu’il a dans le ventre ! »
Après un long silence, mon père m’a dit :
« Tu veux partir où ?
— Au Vietnam ! »
Ils se sont regardés, je sentais qu’ils pensaient à elle, ils la connaissaient bien, ils l’avaient côtoyée de très près. Ils étaient de ces hommes qui avaient vécu, qui avaient choisi de vivre, sans nulle métaphore, dans le feu !
« Il y a la guerre là-bas !
— Je sais, et vous aussi vous le saviez quand vous êtes partis ! »
Mon père s’est levé, ils ont trinqué.
« Alors vas-y ! »

Je suis arrivé à Saigon le 14 janvier 1968, la guerre était au rendez-vous, puissante, passionnante, dangereuse, dégueulasse, injuste, insistante, elle parlait d’une voix forte, provocante : « Je suis la mère de toutes choses, la grande force qui entraîne et transforme les sociétés ; je suis leur plus puissant moyen d’expression. Tribunal de l’Histoire, je pèse, juge et modèle le monde ; je fais les dieux et les rois, les maîtres et les esclaves. Je fascine les Hommes, et la Paix elle-même vit dans ma fascination. « Je puis dresser à mort le frère contre le frère ; je puis arracher par milliers ou par millions l’enfant au père et l’époux à l’épouse, tout en exaltant leur sacrifice. « Disposant, par le déchaînement de la violence, de millions de vies, je suis sans doute la cause la moins divine de la mort. « Je joue du mécanisme des choses comme des passions des hommes. Je fais tout servir à mes fins : la surabondance comme la pénurie, l’esprit de domination comme la timidité ou la révolte de la faiblesse, le courage comme la peur, l’héroïsme comme la lâcheté, l’espoir comme le désespoir, la générosité comme l’égoïsme, le calcul comme l’erreur, le cynisme comme l’angélisme, le droit comme la force. Je fais prendre les armes à celui qui veut asservir comme à celui qui veut rester libre. Je fais flèche de tout bois, des calculs comme des pulsions, du rationnel comme de l’irrationnel. « Depuis que l’Homme existe, et tout au long des siècles j’ai, sur la planète Terre, fait éclater, sans cesse renaissants, le flamboiement de mes incendies et le fracas de mes batailles. Il n’est pas d’année, il n’est pas de lieu où je n’aie paru. Mais peut-on me connaître ? Car, comme le dieu Protée, je change et renouvelle constamment mon visage et ma voix. « J’ai été la grande illusion : les nations me prenaient pour moyen, mais c’est moi qui finalement leur imposais mes fins inattendues, défaisant régimes, États et sociétés ; les armées me préparaient et, dans leurs affrontements, croyaient me gagner, mais c’était moi qui en dernier ressort défaisais les armées, car aucun ne sortait indemne du creuset de mes batailles. Je suis une fin, qui se déguise en moyen. « Forte de mes succès comme de mon expérience des hommes et des événements, je mets l’Homme au défi de se passer de moi, de me déjouer. »

50 ans plus tard, la guerre est toujours là. Je continue de la photographier, en Afrique, au Moyen-Orient, jusqu’aux frontières de l’Europe, en Ukraine, où elle a réussi à recréer le décor des tranchées de 14-18.

Patrick Chauvel

Patrick Chauvel

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