Lauréat du Prix Canon de la Femme Photojournaliste 2013

Lorsque Jason l’a trouvée, vers 3 h 45 du matin, elle semblait ne plus respirer. Il a vérifié son pouls : Julie était morte. Terrifié, il guettait désespérément des signes montrant qu’elle vivait encore. « J’ai commencé à paniquer. Je n’avais pas pu lui dire un dernier adieu avant qu’elle meure. Alors je lui ai dit combien nous l’aimions, moi et Elyssa. »

J’ai suivi l’histoire de Julie pendant dix-huit années. Des années marquées par le sida, la précarité, les relations, la drogue, les naissances et les décès, les pertes et les retrouvailles. Je l’ai accompagnée des rues de San Francisco jusqu’aux forêts de l’Alaska.

J’ai rencontré Julie Baird pour la première fois le 28 février 1993. Pieds nus, débraillée, un bébé de 8 jours dans les bras, elle se tenait là, dans le hall de l’hôtel Ambassador. À l’époque, elle habitait un quartier de soupes populaires et de chambres miteuses à louer. Elle vivait alors avec Jack, le père de Rachael, son premier enfant ; c’était lui qui lui avait transmis le sida. Elle allait le quitter quelques mois plus tard pour en finir avec la drogue.

Le premier souvenir qu’elle avait de sa mère était de s’être soûlée avec elle quand elle avait 6 ans, puis d’avoir été abusée sexuellement par son beau-père. Elle a fugué à 14 ans, a sombré dans la toxicomanie à 15 ans, vivant dans la rue ou dans des « crack-houses ». « C’est Rachael qui m’a donné une raison de vivre », m’a-t elle confié.

En 1998, lorsqu’elle a rencontré Jason Dunn dans un centre d’aide aux jeunes toxicomanes, elle avait déjà perdu la garde de sa fille Rachael et de son deuxième enfant, Tommy, tous deux pris en charge par les services sociaux de l’État de Californie.

Jason lui aussi avait été séparé de ses parents quand il n’était qu’un bébé. Sa mère, encore adolescente, se noyait dans l’alcool et son père était en prison : alors que Jason n’avait que 6 semaines, il l’avait laissé dans la voiture pendant qu’il allait braquer une épicerie. Il comptait repartir avec l’argent de la caisse et des couches-culottes.

Cinq ans et vingt et un foyers d’accueil plus tard, Jason avait finalement été adopté par la famille Dunn. À 15 ans, il avait découvert son dossier d’adoption où il était écrit qu’il avait souffert, bébé, d’abus physiques, affectifs et sexuels de la part de sa mère et de sa famille biologique. Il avait fugué et commencé à prendre du speed et de l’héroïne. Il vivait dans la rue, à San Francisco, et gagnait son pécule, entre 200 à 300 dollars par jour, en se prostituant. « À l’époque j’étais une véritable poubelle à drogues. » C’est à cette époque qu’il est devenu séropositif.

Julie et Jason ont eu quatre enfants : Jordan, Ryan, Jason Jr. et Elyssa. Elyssa est la seule qu’ils ont pu garder. Ils l’ont élevée en Alaska, loin de tout. Ils vivaient à une trentaine de kilomètres de la ville la plus proche, sans eau courante ni électricité.

Quand Julie est entrée en soins palliatifs, Jason est resté à ses côtés jusqu’à sa mort, le 27 septembre 2010. Depuis, il s’inquiète pour Elyssa qui crie contre tout le monde et n’écoute personne. Il pense qu’elle aurait besoin d’une femme à la maison, mais avant la mort de Julie il avait dit : « Je n’aurai jamais d’autre femme. Julie sera la dernière. Qui voudrait d’un séropositif, ici en Alaska ? » Il se sent coupable de crier tout le temps sur Elyssa mais ne sait comment faire autrement pour qu’elle l’écoute.

Bien que Jason souffre d’hépatite B, d’une hypertrophie du foie et des débuts d’un emphysème, il continue à fumer des cigarettes et de la marijuana sur ordonnance. Il gagne de quoi vivre entre une pension d’invalidité et des petits boulots.

En novembre 2011, Jason s’est réuni avec sa famille adoptive qu’il n’avait pas vue depuis 16 ans. Après avoir regardé l’histoire de Julie sur mon site Internet, la famille a décidé d’aider Jason et de donner une chance à Elyssa.

Jason et Elyssa ont alors emménagé dans un deux-pièces meublé dans l’Oregon pour se rapprocher d’eux. Elyssa y a pris son premier bain dans une baignoire.

Six mois plus tard, un conseiller scolaire a demandé à Corey, la sœur de Jason, de prendre Elyssa à sa charge. Jason lui avait avoué qu’il n’en pouvait plus d’Elyssa qui n’arrêtait pas de hurler : « Je te déteste, je te déteste ! »

Corey a convaincu Jason de lui confier Elyssa tout en le rassurant : « Tout finira par s’arranger. » Aujourd’hui, Elyssa vit avec Corey, son mari, et leurs trois enfants. Pour les enfants, Elyssa est maintenant leur sœur. Elle appelle Corey « maman ». Jason essaie de lui rendre visite une fois par semaine. Il suit une thérapie pour apprendre à contrôler son anxiété et à terme récupérer la garde de sa fille.

Elyssa dit que Julie lui manque et qu’elle lui parle. Sa « maman dans le ciel » qui vient la voir quand elle dort.

Darcy Padilla

Exposition co-produite par la Fondation Photographic Social Vision.

Darcy Padilla

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© Els Zweerink
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