Le 26 avril 1986, à 1h23, le réacteur n° 4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl, en Ukraine, explose au cours d’un test de sécurité. La déflagration, due à une montée incontrôlée de la puissance du réacteur, est suivie de dix jours d’incendie. Les retombées radioactives se propagent sur des dizaines de milliers de kilomètres carrés, forçant plus de 250 000 personnes à quitter définitivement leur foyer. 50 000 d’entre elles venaient de Pripyat, située à seulement trois kilomètres de la centrale, une ville animée qui abritait des ouvriers et leurs familles. Du jour au lendemain, Pripyat est devenue une ville fantôme.

En 2011, alors que les images de la catastrophe nucléaire de Fukushima passaient en boucle sur les chaînes de télévision, le gouvernement ukrainien donnait son aval pour ouvrir aux visiteurs la zone d’exclusion de Tchernobyl, devenue depuis une destination du tourisme de catastrophe.

La visite commence par un petit parc à la mémoire de tous les villages évacués. Puis les touristes s’arrêtent pour se prendre en photo à côté du sarcophage entourant le réacteur numéro 4. « On ne peut pas s’approcher davantage, dépêchez-vous ! », dit le guide.

Le parc de loisirs de Pripyat est l’une des attractions principales. Il devait ouvrir pour le 1er mai, mais l’explosion s’est produite juste avant son inauguration. Les touristes sont fascinés par ce paysage de désolation. Beaucoup pensent que tout est resté en l’état depuis la nuit de l’explosion, mais la Pripyat d’aujourd’hui est bien différente de celle qui a été abandonnée le soir de la catastrophe. Les pilleurs ont volé les objets de valeur et les intrus ont laissé des traces de leur passage. Alors les visiteurs et leurs guides mettent en scène des tableaux macabres censés évoquer la fuite des habitants après l’explosion. Des manuels scolaires sont ouverts aux pages sur Marx et Lénine ; devant un piano se trouve une petite chaise, bien trop basse pour permettre à un enfant d’atteindre les touches. L’installation la plus fréquente met en scène une poupée à côté d’un masque à gaz. Les plafonds qui s’effritent recouvrent les objets d’une couche de poussière, laissant croire qu’ils sont là depuis bien plus longtemps qu’en réalité. Armés de leur appareil ou de leur smartphone, les touristes ajoutent souvent leur touche personnelle avant de prendre leur composition en photo.

Devant l’engouement des visiteurs pour les masques à gaz dans le collège numéro 3, les organisateurs ont accroché quelques masques au plafond afin de rendre la scène plus photogénique. L’une des guides porte des lentilles de contact avec le symbole d’avertissement contre les radiations et une casquette souvenir de Tchernobyl.

J’ai photographié les poupées et les masques à gaz tels que je les ai trouvés dans la zone d’exclusion, dans leurs nouvelles mises en scène. Bien loin de nous aider à comprendre le chaos qui a eu lieu, ces tableaux arrangés ne font qu’ajouter à la confusion. Les interventions extérieures et les compositions des photographes amateurs peuvent conduire les photojournalistes professionnels qui font un reportage sur la zone d’exclusion à considérer ces tableaux comme des scènes authentiques. Leurs photographies sont ensuite publiées et involontairement présentées comme un témoignage de la réalité.

Gerd Ludwig

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Gerd Ludwig 2014
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