Lily Karadada est née dans le bush, il y a quatre-vingt-neuf ans. Elle y a grandi, nue, en y trouvant sa subsistance, comme ses ancêtres l’ont fait depuis quarante mille ans. Je l’ai rencontrée il y a cinq ans, alors que je faisais un reportage sur un autre sujet pour National Geographic. Lily a éveillé mon intérêt et m’a donné envie de revenir pour raconter son histoire. Étant aborigène, Lily a tenu dans la société une place très différente de celle de ses compatriotes non autochtones. Sa génération a connu des massacres, le vol des terres ancestrales, les déplacements forcés. Les autorités contrôlaient tout : leurs mouvements, le choix de leur conjoint ou de leur travail ; elles leur enlevaient même leurs enfants. Ce n’est qu’en 1962 – Lily avait alors 41 ans – que le droit de vote a été accordé à son peuple. Aujourd’hui, Lily habite une maison en parpaings, au sol en ciment, construite par le gouvernement, dans la communauté de Kalumburu où le taux de chômage dépasse les 85 %.

Ces dernières années, je me suis rendue très fréquemment dans l’Australie des aborigènes. J’ai photographié les « communautés » installées par le gouvernement ; j’ai vécu avec des familles sur leurs terres ancestrales (homelands) ; j’ai visité plusieurs villes comme Alice Springs, dite la « capitale autochtone » de l’Australie. Au fil de mes périples, j’ai pu observer des situations très contrastées : dans les villes et les communautés établies par le gouvernement, des conditions de logement inadmissibles, des problèmes de drogue ; mais installées sur leurs terres ancestrales, les familles aborigènes vivent en harmonie avec l’environnement qu’elles gèrent et protègent, physiquement et spirituellement.

Un torrent de programmes, privés et publics, irrigue tout le pays. Ils visent à « combler l’écart » entre Australiens autochtones et non-autochtones, mais les fractures restent profondes.

Parmi tous les groupes autochtones du monde, les aborigènes ont les plus mauvaises conditions de santé et de vie, alors qu’ils vivent dans un des pays les plus riches qui soient. Rosie Pearson, une jeune femme aborigène, danseuse contemporaine professionnelle à Sydney, résume ainsi la situation : « Je ne comprends vraiment pas pourquoi on ne classe pas notre culture comme “trésor national”. »

Amnesty International a récemment observé que la plupart des Australiens non autochtones n’ont jamais rencontré un aborigène. À travers mes photos, j’ai essayé de montrer la culture aborigène d’aujourd’hui, et j’espère de tout cœur qu’elles contribueront à jeter des ponts entre deux mondes trop longtemps divisés : celui des Australiens autochtones et celui des non-autochtones.

Amy Toensing

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