Ce qui me choque le plus en couvrant ce sujet, c’est de me dire que je ne suis pas en zone de guerre, que je travaille en zone de paix. Pourtant les émotions qui passent par mon objectif sont dignes de scènes de guerre. J’ai travaillé en Syrie et en Libye où j’ai photographié la guerre, mais je ne m’attendais pas à voir de telles scènes sur l’île de Lesbos. La souffrance humaine est la même qu’en zone de conflit, mais savoir qu’on n’est pas en guerre décuple les émotions. C’est difficile de capturer les difficultés et les douleurs de ces personnes alors que le photographe ne court aucun danger ; en zone de guerre, les menaces sont les mêmes pour tous. C’est pourquoi je ressens souvent le besoin de lâcher mon boîtier et d’aider.

Les bateaux sont si nombreux et l’approche du rivage est difficile. Il y a beaucoup de rochers et même lorsque le rivage est tout près, le danger est là. Ce qui me touche le plus, ce sont les bébés, sans doute parce que j’ai une fille de un an. Mon pire souvenir, c’est lors du dernier grand naufrage, quand je suis allé au port, qu’ils ramenaient les premiers bébés qui s’étaient noyés et qu’ils essayaient de les ranimer. Je voudrais pouvoir ne plus y penser et effacer ces images de mon esprit.

Ce qui est terrible aussi, ce sont les sons, qu’on ne peut pas saisir en prenant des photos. On entend les gens hurler en essayant d’atteindre le rivage. Les habitants essaient de les aider mais tout n’est que détresse et panique totale. Vous pouvez en percevoir une partie dans ces images, mais la réalité est bien pire quand on entend les cris.

Il y a quelques jours, j’ai transporté le corps d’un bébé pendant des heures. Avec des confrères, nous nous étions rendus sur une plage éloignée après avoir escaladé des falaises. En arrivant, on a vu un bébé, allongé seul parmi les rochers. Une odeur commençait à se dégager du corps qui devait être là depuis quelques jours déjà. Nous l’avons mis dans un sac et ramené avec nous afin qu’il puisse au moins être enterré.

En vivant de tels moments, je ne peux pas m’empêcher de penser à mes propres filles. J’en ai trois (10 ans, 8 ans et 1 an) et quand je vois toutes ces personnes noyées, tous ces bébés morts, je me dis qu’elles ont tellement de chance d’être en vie et de vivre en paix. Je crois que je serai plus strict avec elles après ce que j’ai vu ici. Si elles se mettent à pleurnicher pour une bêtise, un jouet par exemple, je ne pourrai pas m’empêcher de penser à la chance qu’elles ont de ne pas devoir vivre ce calvaire et je tenterai, autant que faire se peut, de leur faire comprendre. Quand on assiste chaque jour à de telles scènes, on se rend compte de la chance d’être né et de vivre en Occident. Tous les matins, à l’aube, je prends la voiture pour aller de l’hôtel à la côte, où se trouvent les nombreuses plages et falaises de Lesbos. Avec mes jumelles, j’observe la mer et tente de repérer les bateaux. Quand j’en aperçois un, j’essaie de voir où il va accoster et je m’y rends pour l’attendre.

Les bateaux arrivent jour et nuit, parfois jusqu’à 80 par jour, avec 45 à 60 personnes sur un petit bateau, et une centaine voire plus sur les plus grands. Un jour, j’ai même vu un navire.

Bien sûr, il y a des moments de joie lorsque les réfugiés atteignent le rivage, mais pour moi les mauvais moments éclipsent les bons. L’été dernier, j’ai suivi des réfugiés depuis la Grèce jusqu’en Allemagne, alors je sais ce qui les attend. Ils ne sont pas les bienvenus en Europe. Même s’ils sont heureux en débarquant, ce n’est que le début du périple. Parfois, ils me demandent ce qui les attend après, alors je leur réponds : « Ce n’est que le début et le chemin qu’il reste à parcourir est encore long et difficile. »

Parfois, je pose mon appareil pour aider et je sens le regard désapprobateur de certains confrères qui pensent que ce n’est pas mon rôle, même si personne ne me l’a jamais dit en face. Certains collègues aident, d’autres pas. Je ne les juge pas, c’est leur choix et on vit dans un pays libre où l’on peut décider de ce que l’on fait. Simplement, moi, je ne peux pas ne pas aider quelqu’un qui a besoin d’aide.

Cette fois-ci je suis resté plusieurs semaines d’affilée. Je vais rester encore une semaine avant de rentrer chez moi, me reposer, puis revenir.

Peut-être que si l’on continue à montrer ces images, quelque chose changera. En tout cas je l’espère.

Aris Messinis - Lesbos, Grèce, 6 novembre 2015

Aris Messinis

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© Levent Kulu
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