Au Népal, les Kumaris, des petites filles prépubères de l’ethnie newar sont vénérées comme des déesses. On leur prête des capacités de prescience. Elles auraient le pouvoir de guérir les maladies, d’exaucer les vœux et d’assurer par leurs bénédictions protection et prospérité. Elles relient la terre et le royaume du divin. De ces déesses émane surtout maitri bhavana, un esprit d’amour et de bienveillance qui rejaillit sur leurs adorateurs. Aujourd’hui, il y a seulement dix Kumaris au Népal, dont neuf dans la vallée de Katmandou. La tradition veut qu’elles soient choisies parmi les familles ayant des liens avec certains bahals (cours autour desquelles s’organise la vie communautaire) et issues d’une caste élevée. Être élue Kumari est un honneur suprême et apporte à la famille de nombreux bénéfices. Mais s’occuper d’une déesse vivante entraîne aussi beaucoup de dépenses et de sacrifices. De plus, le retour à la vie normale, à l’âge de la puberté, est souvent difficile. Malgré tout, certaines familles continuent de souhaiter que leurs filles soient sélectionnées.

Une Kumari représente une lourde charge pour son entourage, en particulier pour le chef de famille. Elle revêt des habits d’apparat et se maquille tous les jours. Deux fois par an au moins, de nouvelles robes lui sont confectionnées dans de précieuses étoffes. Chez elle, une pièce lui est réservée pour le puja (culte), un véritable luxe dans une ville surpeuplée. La Kumari y siège sur son trône pour recevoir ses fidèles. Et selon le rite du nitya puja, la famille vénère la déesse chaque matin.

La Kumari ne sort que les jours de fête. Elle est alors transportée dans les bras de quelqu’un ou juchée sur un palanquin, ses pieds ne devant jamais fouler le sol. Elle est astreinte à un régime particulier et certains aliments, comme les œufs de poule ou le poulet, sont proscrits. Le rituel exige que sa maison reste immaculée. En sa présence, personne ne peut porter de cuir. Et avant tout, une Kumari ne doit pas saigner. La croyance veut que la shakti, l’esprit de la déesse qui pénètre le corps de la fillette au moment où elle devient Kumari, la quitte à la première goutte de sang. Même une simple égratignure peut écourter son règne. Un règne qui s’achève toujours lorsqu’apparaissent les premières règles.

Malgré toutes ces exigences, la plupart des anciennes Kumaris se souviennent de l’expérience avec enthousiasme. « Être une Kumari est un honneur », témoigne Chanira Vajracharya, aujourd’hui âgée de 19 ans et étudiante en administration des entreprises. « Je me sens bénie d’avoir été choisie… Cependant, la tradition doit s’adapter aux évolutions de la société. Nous devons améliorer à certains égards le bien-être des Kumaris, notamment par un meilleur soutien financier de la part du gouvernement pour prendre en charge les rituels et l’éducation des déesses. Il faut également bien expliquer aux Kumaris que leur vie changera du tout au tout lorsque leur règne se terminera. Je souhaiterais qu’il y ait une association d’anciennes Kumaris pour les accompagner dans le retour à la vie normale. Faute de changements, je crains que la tradition ne soit amenée à disparaître. »

Stephanie Sinclair

Stephanie Sinclair

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