Ils se sont enfuis en pleine nuit, leurs biens dans des sacs en plastique noir. Ils se sont cachés dans des camions ou entassés dans des bateaux, ils ont couru et couru encore, passant points de contrôle, barrages, rivières, collines.

C’est pour trouver la sécurité qu’ils ont quitté leur pays : Bosnie, Somalie, Albanie, Irak, Croatie, Libye, Tchétchénie, Kosovo, Syrie et ailleurs. Ils ont laissé derrière eux des parents, des frères, des femmes qui attendent. Beaucoup ne sont jamais arrivés. Beaucoup d’autres resteront des déplacés pour le restant de leur vie. Pendant près de trente ans, Yannis Behrakis, photographe pour Reuters, a suivi les déplacements massifs de populations, les opprimés et les torturés, les menacés et les maltraités. Au Moyen-Orient, en Afrique, en Asie, dans les Balkans et à travers l’Europe, ses clichés témoignent de la nature cyclique des conflits et nous rappellent la conséquence inexorable de toute guerre : l’exode.

« Je souhaite que mon travail crée un lien et suscite un sentiment de responsabilité partagée envers ceux qui ont le malheur d’être pris au piège dans leur pays… Je déteste la guerre mais je veux rendre compte des souffrances endurées. Je veux que le spectateur se sente mal à l’aise, averti, et peut-être même coupable. »

Son objectif a capturé ces parcours de l’espoir et du désespoir. Ses photos racontent le courage et la persévérance, la souffrance et la détermination, souvent hors du commun, de ces individus, de ces familles déracinées par les conflits, d’une mère séparée de son enfant.

En 2015, l’Europe a dû faire face à la plus grande crise de réfugiés depuis la Seconde Guerre mondiale. Près d’un million de personnes ont fui la guerre et la misère dans leur pays et ont fait la traversée de la Turquie vers la Grèce à la recherche d’une vie décente.

Behrakis en a fait une affaire personnelle. Sa grand-mère est née dans une famille grecque à Smyrne (aujourd’hui Izmir) sur la côte turque. Elle a dû s’enfuir en 1922 après le grand incendie qui a ravagé la ville.

« Je me souviens de ce qu’elle nous racontait : comment elle a survécu avec sa sœur, toutes deux évacuées vers Marseille à bord d’un navire de la Marine française, puis sa vie de réfugiée dans un monastère pendant plusieurs années avant que ses parents la retrouvent par l’intermédiaire de la Croix-Rouge.

« Lorsque j’ai vu les réfugiés entreprendre la traversée depuis les côtes turques vers les îles grecques, j’ai voulu me faire leur porte-voix, au nom de mes valeurs humanitaires et en mémoire de ma grand-mère. »

Tout au long de l’année dernière, Behrakis a photographié des vies privées d’intimité, sans jamais être intrusif. Il a vu leur soulagement d’avoir atteint le sol européen et l’appréhension dans leurs yeux à la pensée de ce qui pourrait se passer ensuite.

« Je souhaitais devenir la voix des persécutés et les yeux du monde entier. Travailler pour Reuters signifie que mon public, c’est le monde entier, et cela fait peser une énorme responsabilité sur mes épaules. En regardant mes photos et mes reportages, plus personne ne pourra dire : “Je ne savais pas”. »

Karolina Tagaris

Yannis Behrakis

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© Lefteris Pitarakis
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