Après quatre années de guerre, les bruits d’explosions et de tirs d’artillerie sont devenus familiers. À Damas, les Syriens n’y prêtent guère plus d’attention qu’aux klaxons. Les alarmes des voitures ont été désactivées pour éviter de déranger constamment les voisins. Et si les pigeons de la place Marjeh s’envolent toujours lorsqu’une explosion retentit, les passants, eux, se sont accoutumés aux bruits de la guerre.

La vieille ville de Damas est impressionnante, des siècles d’affrontements n’ont pas eu raison de sa beauté et du calme ambiant. Les habitants vivent dans les zones contrôlées par le gouvernement, ce qui ne signifie pas pour autant qu’ils soient en sécurité ou qu’ils mènent une vie normale, ni davantage qu’ils soutiennent le régime. Damas a des airs de forteresse et affiche un semblant de normalité, mais les forces de sécurité ne s’aventurent pas à la périphérie de la ville. On entend le bruit des obus, tirés depuis des bases militaires dans les montagnes surplombant Damas, qui vont frapper les zones sous contrôle des rebelles. Au premier abord, c’est une ville comme une autre. Pourtant la peur et l’agitation sont palpables. Et l’odeur enivrante des épices s’estompe à mesure qu’on s’éloigne de la vieille ville.

Certains soutiennent le gouvernement envers et contre tout, même s’ils se plaignent de plus en plus de la dureté de la vie, du marasme économique et du lourd tribut de la guerre. Pour d’autres, Bachar el-Assad est un moindre mal, une alternative préférable à Al-Qaida ou Daech qui, selon eux, s’engouffreraient dans la brèche si le régime venait à tomber. Et il y a ceux qui soutiennent encore et toujours l’opposition, réduits à l’impuissance dans les zones contrôlées par le gouvernement, surtout lorsqu’ils se refusent à prendre les armes. Ghouta (« jardins » en arabe), un quartier périphérique de Damas, abritait de nombreux Syriens pauvres et peu instruits. C’est désormais un bastion de l’Armée syrienne libre.

Peut-être encore plus saisissante est la ville de Homs, principale victoire du gouvernement sur le terrain. Une victoire à la Pyrrhus. Pendant deux ans, la troisième plus grande ville du pays a été sous le contrôle des rebelles, avant qu’ils n’obtiennent un accord pour évacuer les civils, puis les combattants. Difficile de décrire ce qui reste de la ville, de trouver les mots justes pour dire l’ampleur des destructions. Homs a maintenant des airs de cité fantôme. Des pâtés de maisons entiers gisent en ruines. Seuls les oiseaux et le cliquetis de panneaux métalliques agités par le vent viennent briser le silence de mort qui règne dans le centre de Homs, hier encore si animé. Depuis l’évacuation de la ville, il y a près d’un an, rien n’a changé ou presque. Seules quelques familles, en majorité chrétiennes, y vivent encore.

En mai, les combattants de Daech ont fait irruption dans la ville de Palmyre, au cœur du désert syrien, et en ont pris le contrôle. Une autre victoire stratégique pour l’organisation terroriste, cinq jours seulement après la prise de Ramadi, en Irak. La valeur historique de Palmyre est inestimable car elle abrite quelques-uns des plus beaux vestiges antiques au monde. Palmyre, c’est aussi la sinistre prison de Tadmor, tristement célèbre, et ses geôles où des dissidents syriens croupissent depuis des dizaines d’années. La crainte était grande d’assister au pillage et à la destruction de la cité antique, avec ses colonnes, ses tombeaux et ses temples qui datent du Ier siècle de notre ère.

Aujourd’hui, tout semblant de vie normale a disparu. Dans les rues de Damas, les mendiants sont de plus en plus nombreux, tout comme les membres armés de la Moukhabarat, la police secrète, et d’autres milices chargées de la sécurité. Le carburant est rare et coûte cher. La livre syrienne s’est effondrée face au dollar. Même dans les villages qui soutiennent le régime, les familles hésitent à envoyer leurs fils rejoindre l’armée et préfèrent qu’ils restent protéger les leurs. Dans la région côtière, majoritairement alaouite et pro-gouvernement, les murs sont couverts de portraits de martyrs, car peu de familles sont épargnées par la guerre. Des cérémonies funéraires ont lieu tous les jours.

Dans cet environnement, nous autres journalistes mesurons l’écart entre ce que nous voyons à l’œil nu et les images souhaitées par le régime. Ce que l’on voit cadre parfois avec la version officielle. Parfois non. Parfois encore un regard subjectif l’emporte. Nous avons souvent l’impression d’être perdus dans un labyrinthe de miroirs, de vitres opaques. Qu’y a-t-il sous la surface, derrière le décor ? Comment distinguer le réel de l’illusoire ?

Les photojournalistes peinent à obtenir les autorisations nécessaires, soit du gouvernement, soit de personnes qui ne veulent pas apparaître sur les photos. Certains nous donnent rendez-vous dans des ruelles désertes pour nous confier des informations qui contredisent le discours officiel, mais refusent de se faire photographier. L’histoire est parfois celle d’une absence, que l’on peut, d’une certaine manière, saisir à travers l’objectif.

Sergey Ponomarev

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