Lauréat du Prix Canon de la Femme Photojournaliste 2016

Ce reportage est la suite du projet « Paradise » que j’avais commencé en 2012 : je souhaitais pénétrer davantage dans les asiles psychiatriques et enquêter sur la vie quotidienne des handicapés mentaux internés dans les provinces de Russie.

Le premier établissement pour handicapés mentaux et physiques en Russie a ouvert après la Seconde Guerre mondiale, pour accueillir les militaires blessés ou traumatisés. À la même époque sont créés des orphelinats pour les enfants dont les parents sont morts pendant le conflit. Aujourd’hui, de nombreux enfants handicapés sont orphelins, car leurs parents en ont perdu la garde ou ont choisi de les abandonner à la naissance.

En 2013, selon les statistiques officielles, 1 354 institutions pour adultes souffrant de troubles mentaux abritaient plus de 150 000 patients. Les asiles appelés « internats », destinés aux enfants handicapés mentaux venant d’orphelinats, accueillent quant à eux plus de 50 000 patients. Lorsqu’ils atteignent 18 ans, les orphelins sont examinés afin d’établir un diagnostic psychiatrique : ceux que l’on juge capables de se prendre en charge sont autorisés à partir et peuvent bénéficier d’un logement social.

C’est du moins vrai en théorie, mais en pratique, cet examen n’a jamais lieu. Devenus adultes, ceux qui ont grandi dans ces orphelinats pour handicapés mentaux connaissent souvent un retard intellectuel en raison d’un enseignement, d’une formation et d’une rééducation inadaptés. Cette situation est très similaire à un phénomène appelé « sur-diagnostic », très répandu dans la pratique psychiatrique de l’époque soviétique. Environ 70 % des patients internés en asile sont tout simplement de faible intelligence, et il est impossible de savoir combien d’entre eux ont été sur-diagnostiqués.

La vie à l’asile est synonyme de surpopulation, pauvreté (liée à la corruption), absence d’intimité et d’expression sexuelle en raison de la séparation hommes/femmes. Il est difficile de représenter ce quotidien sous forme de récit visuel, comme c’est souvent le cas dès que l’on touche à des problèmes en Russie. Il existe différents niveaux de corruption au sein du système, comme la confiscation d’argent ou de biens, par exemple des maisons dont les patients héritent et qu’ils ne peuvent récupérer que si et quand ils sont autorisés à sortir ; d’où l’intérêt de ne pas leur donner cette autorisation. D’après les règles qui régissent ces institutions, les détenus qui n’ont pas de famille n’ont pas le droit de sortir de l’enceinte de l’asile ; tout contact humain et leur vie tout entière sont contrôlés. Les patients utilisent souvent l’expression « en liberté » pour décrire la vie à l’extérieur.

Certains instituts sont difficiles d’accès car ils se situent loin des villes et les routes sont en mauvais état. Pour exemple, cet établissement construit sur les ruines d’une église orthodoxe et qui accueille aujourd’hui des personnes abandonnées et de Dieu et de la société. L’histoire de ces « internats » et ce qui s’y passe, entre les murs ou à l’extérieur, contient en creux de nombreuses métaphores de la Russie.

Du fait de l’accès restreint aux personnes extérieures, le sujet n’a été que très peu documenté visuellement et c’est pourquoi j’ai choisi de m’y intéresser. Cette année, j’ai obtenu la garde de mon frère qui souffre de troubles psychiques et je tente de comprendre quelles perspectives peuvent s’offrir à lui. J’explore les complexités de ce système qui m’inquiète et m’effraie.

Communiquer avec l’administration en charge de ces instituts s’est révélé très stressant, comme cela peut l’être avec n’importe quelle autorité en Russie. Même une question simple ou « naïve » peut provoquer la colère du directeur qui vous refuse alors l’accès. Mais la joie partagée lors des rencontres avec les patients est si gratifiante qu’elle compense tous ces moments désagréables.

J’ai fait une demande d’accès auprès de plus de quarante établissements : moins de dix m’ont donné une réponse positive.

Anastasia Rudenko

Anastasia Rudenko

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