C’est au détour d’une ruelle du centre de la Vieille Havane que Sarah Caron découvre la première « salle de prière » musulmane de Cuba. Dans cette salle rénovée avec l’aide de l’Arabie saoudite, la photojournaliste rencontre Zakina, Shahida, Dannys et les autres : une poignée de fidèles, membres de la petite et discrète communauté des Cubains convertis à l’islam. La mezquita (mosquée), comme ils l’appellent, ne manque pas d’interloquer les touristes occidentaux qui passent devant. Dans l’imaginaire collectif, Cuba est essentiellement catholique. Une image d’Épinal que viennent renforcer les nombreuses et sublimes églises du pays, telle la cathédrale de la Vierge Marie de l’Immaculée Conception, ainsi que sa culture fondamentalement latine.

S’il est difficile de situer exactement l’arrivée de l’islam à Cuba, l’une des grandes ouvertures à cette religion remonte à 2005, lors du séisme qui ravagea le Cachemire pakistanais. Cuba avait alors envoyé des brigades de médecins sur place ; en réponse à ce geste, le Pakistan avait lancé un programme de bourses permettant à des jeunes d’aller poursuivre leurs études à Cuba. C’est au contact de ces Pakistanais, éparpillés dans les différentes provinces du pays mais aussi à La Havane, que beaucoup de Cubains découvrent la religion musulmane et décident de se convertir.

Il n’existe pas d’estimation précise du nombre de Cubains musulmans, aucune donnée officielle n’étant fournie par le gouvernement castriste. Pour un centre statistique américain, ils sont 10 000 ; à en croire certains journaux français, 6 000 à 8 000 ; environ 4 000 selon la BBC ; un peu moins de 1 000 pour l’un des responsables de la communauté locale.

Dans une société recluse depuis près de soixante ans, la conversion à l’islam n’est pas seulement la révélation d’une foi nouvelle ; pour beaucoup de ces fidèles, c’est également un moyen de s’ouvrir au monde extérieur avec une nouvelle langue, un nouveau folklore, de nouvelles fréquentations… Mais l’absence de muftis, de mollahs, d’intellectuels ou de chefs spirituels à Cuba rend difficiles l’apprentissage et la pratique de cette religion. Les adeptes grappillent des informations soit par le bouche à oreille, soit par le récit des rares personnes ayant voyagé dans des pays musulmans, ou encore par des extraits de séries télévisées turques téléchargées illégalement et revendues sur des clés USB au marché noir. Et c’est là que le bât blesse. Dans un pays où la corruption gangrène toutes les institutions, où les comités de défense de la révolution sont encore actifs et surveillent la population, où l’accès à Internet est quasi inexistant (seuls 5 % des foyers cubains sont connectés), le développement d’une communauté religieuse saine, honnête et autonome relève de la gageure. Si cette ouverture à l’islam permet au gouvernement castriste de se rapprocher d’États prêts à investir à Cuba – pour la construction d’une « vraie » mosquée par exemple –, ces rapprochements diplomatiques ne manqueraient pas de crisper le gouvernement Trump qui voit en l’Arabie saoudite un exportateur massif d’une frange radicale de l’islam wahhabite alimentant et contribuant au terrorisme. Et, potentiellement, de participer à balayer le processus de dégel amorcé lors du dernier mandat de Barack Obama.

Vincent Jolly, reporter au Figaro Magazine

Sarah Caron

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