Lauréat du Visa d’or d’honneur du Figaro Magazine 2015

« Remonter le fleuve, c’était se reporter, pour ainsi dire, aux premiers âges du monde, alors que la végétation débordait sur la terre et que les grands arbres étaient rois. Un fleuve désert, un grand silence, une forêt impénétrable. L’air était chaud, épais, lourd, indolent. Il n’y avait aucune joie dans l’éclat du soleil. Désertes, les longues étendues d’eau se perdant dans la brume des fonds trop ombragés.»

Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres

Voyager sur le fleuve Congo, c’est se confronter à une légende. Les fabuleux récits d’Henry Morton Stanley (À travers le continent mystérieux), de Joseph Conrad (Au cœur des ténèbres), d’André Gide (Voyage au Congo) ou de V. S. Naipaul (À la courbe du fleuve), ont enflammé l’imagination de générations de lecteurs et sans doute suscité plus d’une vocation d’explorateur.

Mais, près de 140 ans après la traversée du continent africain d’est en ouest par Stanley, c’est surtout un voyage à travers l’Afrique contemporaine. À la lisière de la grande forêt équatoriale, 29 millions de personnes vivent aujourd’hui sur les rives de ce fleuve mythique et de ses affluents.

Sur ses 4 700 kilomètres de longueur, seulement 1 700 sont navigables, de Kinshasa à Kisangani. Ce réseau fluvial constitue l’unique voie de communication dans la région du bassin. Le fleuve Congo a ainsi un rôle social et économique essentiel. C’est une artère vitale pour le pays.

Pour la plupart des habitants de la région, le seul moyen de se déplacer est d’entreprendre un long, très long voyage – de cinq semaines à sept mois ! – sur l’une des nombreuses barges qui naviguent sur le fleuve, transportant marchandises et passagers. Le voyage est extrêmement pénible et dangereux. Durant la journée, le soleil chauffe les barges en métal où sont entassés les voyageurs, principalement des femmes et des enfants ; la nuit, des orages redoutables s’abattent sur les convois.

Une nuit, dans l’obscurité de la forêt, nous avons été surpris par l’un de ces orages. Ou plutôt devrait-on dire un ouragan. La violence des trombes d’eau qui ont rempli instantanément notre pirogue, le craquement des arbres immenses, le déchaînement du vent sur le fleuve, tout cela était terrifiant. Un sentiment de vulnérabilité totale, voilà ce que ressentent les habitants du bassin du Congo. Depuis 2008, 6 000 personnes ont perdu la vie lors d’accidents et de naufrages sur le fleuve ou l’un de ses affluents.

Voyager sur ces convois composés de barges et de pousseurs (jusqu’à dix barges et trois pousseurs, certains convois pouvant atteindre 450 mètres de long), c’est ausculter le Congo – le pays Congo, la République démocratique du Congo (RDC). Tout au long du périple, les barges sont des lieux d’échanges intenses, parfois improbables : du poisson séché contre des médicaments, un crocodile contre des pantalons, des chemises, des strings ou une radio, des porcs contre quelques parfums de pacotille, des ananas contre du sel, des chenilles contre du sucre… À l’approche de chaque zone habitée, des dizaines de pirogues chargées de biens multiples et variés attendent les barges pour se lancer avec frénésie à leur abordage.

Toute l’économie du bassin est reliée au fleuve, et ce depuis très longtemps. Les plantations de palmiers à huile ainsi que les usines de transformation se trouvent sur ses rives, de même que les plantations d’hévéas (longtemps en désuétude, celles-ci ont connu un regain d’activité depuis l’apparition du sida, en raison de la forte demande de latex pour la fabrication des préservatifs) et les exploitations de bois précieux (Sapelli, Sipo, Afrormosia). Il faut souligner que la moitié du bois collecté en RDC l’est de manière illégale, ce qui représente 13 350 tonnes par an. Selon Greenpeace, la France est le premier importateur européen de bois congolais… Le saccage de l’Afrique continue comme si cette terre n’appartenait à personne.

Plongé au cœur de cet environnement, de cette nature si grandiose, l’être humain ne peut qu’éprouver sa propre insignifiance. Ces paysages qui défilent, faits de silence, de vide, de monotonie, de solitude, d’éloignement, évoquent l’éternité, l’infini, la naissance du monde. Monde dont la ligne d’horizon, celle du fleuve, est le point d’équilibre.

Pascal Maitre

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